Betty Smith – La Joie du matin – roman traduit de l’américain – Belfond Vintage

 

Une histoire délicate et délicieuse, racontée avec un humour gentil, celle de la première année d’un jeune couple, Carl, vingt ans, encore étudiant en droit, et Annie, tout juste dix huit ans, depuis le jour de leur mariage, extrêmement simple, comme on voit, car ils se marient à l’insu de leurs familles, qui n’approuvent pas, mais eux savent ce qu’ils font, et ils sont sûrs d’eux :

Ils sont beaux tous les deux. Carl a un physique de sportif intellectuel désinvolte ( tout pour lui !) et Annie se présente comme une adorable jeune fille à qui on donne une quinzaine d’années seulement.

Pas d’argent, et leur premier abri est une chambre meublée chez une dame plutôt sympathique qui leur a préparé un gâteau de mariage. Pour eux deux c’est la première fois, et ensemble … Tout se passe  très bien. Carl doit poursuivre ses études de droit car il a de l’ambition, mais en attendant il doit chercher encore plus de  » petits boulots « , en ajouter à ceux qu’il pratique déjà. Annie joue très bien les maîtresses de maison, et fait connaissance des boutiques du quartier, où elle noue immédiatement des sympathies.

Elle a un grand besoin de lire, et aussi d’écrire. Timidement, elle se rend à l’université pour se joindre aux étudiantes et trouve le chemin du cours de littérature, qu’elle suit, passionnée, depuis le couloir. Puis elle se rend  dans un endroit magique, la bibliothèque :

 »  Elle traversa les pièces l’une après l’autre, parcourut tous les couloirs, passa devant des piles de livres. Elle se délectait de la présence de ces milliers de livres. Elle aimait les livres.  Elle  les aimait avec ses sens et avec son intellect. Elle aimait leur odeur et leur aspect; la sensation de les tenir en mains; ils semblaient murmurer tandis qu’elle tournait les pages. Tout ce qui existe au monde se trouve là, dans ces livres, pensa-t-elle…. Quand elle reconnut  » David Copperfield  » dans le rayon   » D « , elle sourit au livre et dit :  » Hello, David ! « . Puis elle se retourna, confuse, dans l’espoir que personne ne l’avait entendue. Elle avait pour la première fois lu ce livre à l’âge de douze ans … Elle décida aussitôt de le sortir du rayon, et de le relire,  pour voir si elle l’aimait toujours, six ans après. Du rayon  » B « , elle sortit  » Babbitt « . Elle avait lu  » Grande Rue  » et avait été impressionnée par cette nouvelle façon d’écrire; elle se réjouit d’avance de lire ce livre.

Le troisième livre contenait le texte d’une pièce en un acte. Annie avait vu beaucoup de vaudevilles. Elle les connaissait sous le nom de  » Satires « . Mais elle n’avait jamais lu de pièces. Naturellement, il y avait les pièces de Shakespeare; mais elle  les considérait comme de la poésie « .

Voilà Annie immédiatement dans son élément. Elle décide de faire comme les étudiantes, et tout d’abord, avec ses quelques économies, en adopte la tenue, change de coiffure.  La fois d’après, elle se mêle à eux dans la salle … puis elle écrit une courte pièce. Elle se fait remarquer, en bien ! De son côté, David doit rencontrer le Doyen et lui expliquer sa nouvelle situation d’étudiant marié qui a des besoins d’argent.  Officiellement, le Doyen exprime des réserves, mais en tant qu’homme –  il confie qu’il a été étudiant  et jeune marié aussi – il apporte son aide  à David, lui donne de bonnes adresses.

Le Doyen est surpris et charmé  par les initiatives d’Annie,   » votre meilleur atout « , dit-il à Carl.  Annie peut vraiment participer aux cours, remettre ses pièces et nouvelles, qui sont notées, appréciées avec les autres.

Un conte de fées ? Les mères respectives mises devant le fait accompli écrivent pour exprimer leur réprobation. La famille de Carl va même jusqu’à lui demander de rembourser l’allocation régulière qu’elle lui versait,  et qui prend fin. Elle demande aussi  le remboursement de la montre offerte !

Carl devient veilleur de nuit, tombe de sommeil, mais ne lâche pas son but. Il doit apprendre aussi à composer avec le caractère charmant, mais parfois impétueux d’Annie : il y a des heurts, des malentendus, des petites disputes, des découvertes,  mais une entente profonde qui tient bon malgré les difficultés matérielles, la fatigue et parfois le manque de nourriture. Ils ont faim, et en arrivent à cuire pour eux l’os qu’on leur donne pour le chien qu’ils ont recueilli  ( le chien des étudiants qui l’ont laissé pendant les vacances ).

Pour le lecteur extérieur, il est  passionnant de suivre une année  universitaire vue du dedans, au jour le jour, dans les années 1920.

Est-ce ainsi que se forme un écrivain  ? Annie peut passer la nuit à écrire, tandis que Carl travaille  à l’extérieur. Elle se fait toutes sortes de nouveaux amis,  autant de personnalités et de caractères qui prennent place dans son imaginaire.

Voilà une vie à deux qui se façonne peu à peu, sous des yeux qui ne peuvent qu’être attendris. Des bons sentiments, des personnes qui s’entr’aident, voilà aussi pour contribuer au  plaisir d’ une lecture positive, faisant du bien.

La Joie du matin paru  pour la première fois aux Etats-Unis en 1963 et en France chez Stock en 1964, a été adapté au cinéma dès 1965 par Alex Segal avec dans les rôles principaux Richard Chamberlain et Yvette Mimieux.

On pense aussi à une  » Love Story  » aussi touchante  mais qui finit bien.

 

Betty Smith – La Joie du Matin  – Roman traduit de l’américain par Gisèle Bernier – Belfond Vintage  –  448 pages – 17, 50 Euros  –

( Tous droits réservés, etc – copyright )

 

 

 

 

U.S.A… Ayana Mathis – Les douze tribus d’Hattie – Premier roman – Gallmeister

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Au début de l’année 2014, je remarquai diverses chroniques littéraires  signalant ce premier roman au thème fort et singulier. Emouvant, à coup sûr. Il paraissait prolonger les  oeuvres marquantes des grands écrivains militant contre la ségrégation, pour la cause des Noirs – et j’y suis sensible, puisqu’il s’agit d’une injustice.

Je me promis de l’acquérir  lors du festival  » Etonnants voyageurs  » à la Pentecôte 2014, et je fus ravie de voir l’auteur, sa pile de livres, d’échanger un  peu avec elle, puis de l’entendre expliquer ses motivations, parler de son héroïne, Hattie.

Puis  je me plongeai dans l’histoire, je  fus considérablement émue, et je reste convaincue qu’il s’agit d’une oeuvre majeure, non seulement  » de l’année « , mais de la littérature des Etats-Unis.

La scène d’introduction bouleverse d’emblée. Hattie a décidé de fuir le Sud où elle souffre de la ségrégation et de se rendre avec sa famille dans le Nord des Etats-Unis, à Philadelphie. August son mari trouve du travail comme électricien, et ils louent une maison dans un bon quartier, en attendant… car un jour ils réaliseront  leur rêve, ils achèteront une maison bien à eux.

1925 :  la très jeune maman de dix sept ans lutte dans le froid du Nord pour conserver la vie à ses jumeaux, Philadelphia et Jubilee, atteints de pneumonie. Pour les soigner, un peu d’ipéca, a dit le médecin, de la vapeur d’eau très  chaude à laquelle Hattie ajoute de l’eucalyptus, comme celui qui lui était si familier en Géorgie.

Elle les presse contre elle, tente de leur communiquer sa force, mais :

 » Les paupières des deux enfants  étaient gonflées et rougies  par les petits vaisseaux qui avaient éclaté. Ils  ne respiraient plus que superficiellement. Leur poitrine se levait et retombait trop vite. Hattie ne savait pas si Philadephia et Jubilee  avaient peur, si elles comprenaient ce qui leur arrivait. Elle ne savait pas comment les réconforter, mais elle voulait que sa voix fut  la dernière perçue par leurs oreilles, que son visage fût le dernier à leurs yeux. Elle embrassait le front et les joues de ses enfants. Leur tête retomba contre ses bras. Entre deux respirations, leurs yeux s’ouvraient tout grand, remplis de panique. Elle entendait le gargouillis humide au fond de leur poitrine. Ils étaient en train de se noyer. Leurs souffrances étaient  insupportables pour Hattie mais elle voulait qu’ils partent paisiblement et elle se retint de  hurler. Elle les appela trésor, elle les appela lumière, elle les appela promesse et nuage …

C’est Jubilee qui lutta le plus longtemps. « 

Chacun des douze chapitres est consacré à un des enfants d’Hattie, après les bébés : Floyd, 1948, Six, 1950, Ruthie, 1951, Ella, 1954…  jusqu’à Cassie, Sala, 1980. Chaque destin marqué par une  lutte différente, une violence, une passion, reflétant un aspect de la société qu’  Ayana Mathis souhaite éclairer, rendre concrètement visible :

 » Hattie était plus forte que Bell le serait jamais. Elle  ne savait peut-être pas s’occuper de l’âme de ses enfants, mais elle se battait pour les maintenir en vie et pour se maintenir en vie elle-même « .

Ayana Mathis n’a pas voulu une héroïne parfaite. Hattie s’abandonne à ses passions au point de quitter son mari,  puis de revenir avec le bébé qu’elle a eu d’un autre. Et August accepte, et ils continuent jusqu’à la vieillesse, ensemble. Il est dépensier ; elle en arrive à vouloir confier une de ses filles à sa soeur, plus riche. C’est un des passages les plus douloureux, car le couple tout à fait à l’aise arrive chez elle après une agression sur la route, lors de leur arrêt pour un pique-nique. Les scènes sont vraies, réelles, donnent à voir à quel point l’existence des Noirs est risquée, parfois, toujours, maintenant.

Comment Ayana Mathis a-t-elle construit son roman ? Elle confie que les chapitres sont venus spontanément les uns après les autres, et que peu à peu ils se sont organisés en une saga familiale traversant un siècle.

Elle dit  à ses lecteurs que la situation actuelle a certes changé pour les Noirs les plus instruits, accédant aux  bonnes professions, aux emplois prestigieux, mais qu’elle ne doit pas occulter les  ségrégations toujours présentes,  » au pays de Jim Crow  »  ( notamment  pages 149-151 ).

Elle souligne que la  musique, le jazz, le blues sont venus du Sud vers le Nord avec les Noirs…

Un livre formidablement attachant, puissant comme un  » spiritual ».

On n’oublie pas Hattie la courageuse.

Ayana Mathis  – Les douze tribus d’Hattie – Roman traduit de l’américain par François Happe – Gallmeister – 320 p – 23,40 Euros – Collection  » Americana « 

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Ayana Mathis – à « Etonnants voyageurs  » – Pentecôte 2014 – Photo France Fougère

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