Edith Ayrton Zangwell – Forte tête – Roman traduit de l’anglais – Belfond Vintage

On dirait un roman d’Edith Wharton : la bonne, très bonne société anglaise à Londres, une jeune fille douée, belle  et élégante qui vit avec sa mère et son beau-père une existence privilégiée dans une splendide demeure. Il évolue en plaidoyer pour les droits des femmes, le droit de vote, tout en gardant sa forme romanesque fort agréable, attachante.

Privilégiée, certes, mais cette jeune fille sait s’affirmer.  Elle a a une passion pour les sciences,  en particulier  la chimie, et elle passe la plus grande partie de son temps dans son laboratoire au dernier étage de la grande maison, où sa mère, Mrs  Hibbert lui rend quelquefois visite, admirative et étonnée, « dans un bruissement de soie « . Mrs Hibbert est la parfaite maîtresse de maison, tellement féminine et gracieuse …  Mère et fille s’entendent admirablement bien, et Ursula consent parfois à l’accompagner à des réunions mondaines, à des sorties en plein air.

Quand  l’histoire commence, Ursula Winfield a procédé à une expérience devant sa mère, avec une explosion qui l’a  effarouchée. Puis  elle s’est rendue à une conférence de  la Société de Chimie. Elle a pu publier un article fort remarqué – grâce à l’appui paternel du Pr Smee qui suggère que la jeune fille puisse  s’exprimer devant la nombreuse assistance. Le président, le professeur Fleming, en est fort agacé, mais avec courtoisie, il accepte qu’elle prenne la parole. La Société de chimie n’est pas ouverte aux femmes, et cette allocution pourrait constituer  un dangereux précédent, d’autant que Miss Winfield est assidue aux conférences et qu’elle est appréciée.

L’allocution est un succès et Ursula s’aperçoit ainsi qu’il lui est facile de s’exprimer en public. Lorsque sur le chemin du retour, accompagnée par l’empressé Pr Smee, elle donne son avis sur les suffragettes, elle  déclare qu’elle n’est pas opposée  à leurs actions, mais  qu’elle n’est pas intéressée par le droit de vote : a-t-il prouvé qu’il est utile aux hommes ?

« The Call  » – tel est le titre anglais du roman.  Un jour de grand froid, Ursula passe au bord de la Tamise, le long de l’Embankment, devant une dame très âgée, assise comme prostrée. Elle la voit soudain courir vers le parapet et sauter dans le fleuve. Ursula saute à son tour pour la secourir, tout en déplorant de devoir porter les jupes qui l’entravent et pèsent lourd. Elle parvient à gagner un petit escalier, et avec de l’aide, les voilà sauvées toutes les deux. Ursula prend des nouvelles de la dame, et, à sa grande stupéfaction, elle apprend que le suicide étant condamné par la loi, la dame malheureuse a été mise en prison, où elle attend de passer en justice. Ursula est convoquée à la Court, le tribunal. Bien sûr, elle verse les fonds nécessaires pour que la vieille dame soit mise à l’abri.

Elle est stupéfaite, révoltée. Un homme a volé une paire de chaussures, et il est condamné à douze ans de travaux forcés. Le proxénète qui lui succède, et qui a abusé d’une petite fille de neuf-dix ans, à seulement trois mois de prison. Deux suffragettes sont présentes. Comme les autres femmes, elles doivent sortir du tribunal, et elles protestent. Elles, devraient pouvoir  rester, et c’est pourquoi elle veulent voter pour changer ces lois iniques. A les entendre, Ursula se rend compte qu’il est possible d’agir, et en sortant de la Court, elle se dirige vers  le siège imposant des suffragettes, Clement’s Inn.  Quelques jours plus tard, elle rencontre la Présidente,  » une petite dame extraordinaire «  et lui fait part de ses réserves :  » Je ne peux considérer  la violence comme un argument et je l’abhorre « , s’insurgea Ursula.

 » Pas autant que je l’abhorre moi-même, mademoiselle Winfield, répondit la Présidente en souriant.

Son visage délicat aux traits usés, sa silhouette menue vêtue d’une robe seyante contribuaient à donner de l’ampleur à ses paroles; il était impossible de l’associer à toute forme de violence.

– De plus, poursuivit-elle, toute la violence en rapport avec notre Union est exercée contre nous et non par nous. Est-ce violent de défiler pacifiquement dans Parliament Street ou de poser une question parfaitement légitime à un rassemblement public ? Et pourtant, pour ces actions, on s’en  prend à nos femmes, on les assomme, on les frappe. Ma propre fille a été souffrante pendant des semaines après le traitement qu’elle a subi. Est-ce violent de refuser de se nourrir en prison  ? Non, la violence est dans l’alimentation forcée, une forme de violence abominable et scandaleuse ! Avez-vous déjà vu nos grévistes de la faim à leur sortie de prison ?

– Oui. Ursula n’en dit pas plus. Le souvenir de ces femmes décharnées à l’Albert Hall la submergea. .. L’émotion n’était pas la raison,  se dit-elle.  »

Son sentiment de révolte est le plus fort. Elle prend sa carte, et accepte de prendre la parole  à une réunion prochaine. Elle s’engage aussi à siéger à un comité local, à inciter une dizaine de scientifiques à signer un manifeste en faveur du droit des femmes.

Elle informe  par lettre sa mère, son beau-père colonel, alors en séjour à Paris. Sa mère prend son parti, tente d’adoucir la nouvelle mais le beau-père s’indigne.

Entre temps, Ursula s’est fiancée avec le jeune homme idéal, Tony, parti  à l’étranger pour sa carrière. Elle attend donc sa réponse à la lettre dans laquelle  elle lui annonce la bonne nouvelle : par son action, jointe à beaucoup d’autres, elle va contribuer à rendre le monde meilleur ! Mais Tony émet des réserves, car il n’aime pas les suffragettes. Pourtant, Ursula participe à une longue marche, et elle est si belle, portée par un feu intérieur, que sa mère est fière d’elle. Le colonel se met à la fenêtre de son club, au lieu de se réfugier dans l’endroit le plus reculé du bâtiment. En militaire, il admire la parfaite organisation du très long défilé, et il va jusqu’à se découvrir lorsque passent les infirmières en uniforme.

Ursula quitte son confort, délaisse les expériences scientifiques  pour   » la cause  « . Elle parcourt le pays, loge de façon plus  ou moins confortable chez d’autres suffragettes, et ses succès l’entrainent. Elle sait convaincre.

Et puis vient le jour de la grande manifestation où elles sont en nombre avec la présidente devant le 10, Downing Street. Ursula suit le conseil d’une compagne et prend une pierre pour casser une – petite – vitre, en faisant attention qu’il n’y ait personne derrière. Ursula sent de fortes mains l’empoigner, et les voilà emmenées au poste de police. Elles voulaient faire parler d’elles, et elles ont atteint leur but. L’étape suivante, c’est le tribunal, et Ursula est condamnée à une peine de prison, d’un mois. Elle s’y était préparée, mais il lui arrive de s’y trouver assez mal à l’aise … ce jour-là, elle entend au dehors  les suffragettes rassemblées sous les fenêtres entonner  La Marseillaise !  La surveillante lui dit qu’elle reconnait les détenues militantes pour le droit de vote parce qu’elles sont joyeuses…

A son second passage devant le tribunal, Ursula est condamnée à neuf mois de prison, et elle décide de faire la grève de la faim. C’en est trop pour le colonel qui lui interdit  de revenir à la maison, mais sa mère lui rend visite dans son nouveau logement, et l’approuve. Quant à Tony, il a décidé que le mariage n’était plus possible.

Survient la guerre de 1914, Tony s’engage comme simple soldat, et les fiançailles reprennent lorsqu’il vient en permission. Ursula rend visite à son amie Mary Blake, devenue infirmière à l’hôpital :

 » Lorsque Ursula lisait les comptes rendus de leur action dans chaque zone de guerre, vaillantes et sereines,  bravant les épreuves et le danger,  elle rayonnait de fierté. Et les Anglaises ne se trouvaient pas seulement au sein de nos armées ;  découragées par le ministère de la Guerre, elles travaillaient pour les Alliés.  Ursula eut un sourire contraint en apprenant que l’armée britannique n’avait pas été capable de donner du travail à deux femmes médecins de sa connaissance. Un an plus tard, après qu’elles eurent été testées par les Français et déclarées non seulement inoffensives  mais encore extrêmement  compétentes, le ministère de la Guerre se repentit. La direction d’un grand hôpital militaire de Londres leur fut alors confiée. Celui-ci était entièrement dirigé par des femmes, dont de  nombreuses ex-suffragettes. Mary Blake, qui avait depuis longtemps terminé sa formation puis travaillé sur un navire-hôpital à Gallipoli, y était désormais infirmière « .

Lors de sa visite, Ursula s’arrête devant un lit où repose une forme toute bandée. Mary lui explique qu’il a été entièrement carbonisé par le nouveau pétrole enflammé dont se servent les stratèges inhumains de l’autre côté. Il pourra survivre, et il ne sait pas encore qu’il a perdu la vue. Ursula retrouve alors sa réaction de scientifique, et son idée lui revient :  » la découverte d’un procédé de libération d’un azote atmosphérique pouvant être utilisé pour éteindre le feu « .

Elle s’y met de toutes ses forces, et elle peut présenter au Ministère sa réalisation, son « extincteur  » destiné à sauver des vies. Ursula doit vaincre toutes sortes d’obstacles, et même une rivalité masculine pour un projet moins au point que le sien. Elle pense que pendant tout ce temps perdu, des jeunes gens meurent et souffrent atrocement …  Enfin son extincteur est adopté et donne les résultats attendus.

L’invention d’Ursula est réelle :  elle est inspirée par l’oeuvre d’Hertha Ayrton,  la belle-mère scientifique de l’auteur, qui a mis au point ce qui a été appelé  » le ventilateur Ayrton  » dont plus de cent mille exemplaires ont été mis en service dans les tranchées, sauvant des milliers de vies.

Ce fait vrai est relaté dans la préface importante d’Elizabeth Day qui retrace  la vie d’Edith Ayrton Zangwill, romancière et femme engagée pour les droits des femmes. Très jeune, elle perdit sa mère de  la tuberculose. Elle a pu s’épanouir dans sa famille et elle était convaincue qu’une femme pouvait faire les études de son choix, exercer le métier de son choix. Avant et après son mariage, elle écrit et publie, encouragée par son mari. Elle adhéra à  » l’Union  sociale et politique des femmes  » et devint une activiste politique, aux côtés de sa belle-mère. Celle-ci  revendiqua le droit de Marie Curie,  » à être reconnue comme étant à l’origine de  la découverte du radium, après que la presse l’eût attribuée à son mari « . Elle participa aux défilés, sans jamais aller jusqu’à la grève de la faim, et apporta aussi ses contributions financières à la   » cause « .

Ce qui est remarquable dans le roman, c’est l’harmonie que se dégage des relations entre les  femmes, activistes  féministes, sans jamais perdre de la féminité. La maison est un lieu privilégié.

J’apprécie beaucoup le sentiment de solidarité féminine qui court tout le long du livre. Mère et fille sont de plus en plus unies, complices. Quand Ursula se rend compte que le Professeur Smee voudrait être davantage qu’un ami alors qu’il est marié,  elle rompt toutes relations avec lui. La romancière offre un rôle important – et sa revanche  – à Mrs Smee, mère malheureuse car ses cinq enfants sont morts jeunes, épouse délaissée, mais qui donne le meilleur d’elle-même  pendant la guerre.

Un beau livre militant – il en  faut – où j’ai appris beaucoup sur les suffragettes -qui est aussi  un bon vrai roman  extrêmement agréable à lire.

A mon avis, il doit figurer dans chaque famille ! C’est l’histoire des femmes.

Edith Ayrton Zangwill – Forte Tête  – traduit de l’anglais   » The Call  » par Catherine Gibert – Préface d’Elizabeth Day – Editions Belfond Vintage – 464 pages – 14 Euros

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Anne Perry – Le curieux Noël de Mrs. Ellison — roman à énigme – traduit de l’anglais – Editions 10/18 – Collection  » Grands détectives « 

Chaque année, Anne Perry publie son énigme de Noël, avec une charmante couverture, un cadeau qui m’a fait plaisir, pour une lecture un peu paresseuse …

Mrs Perry  mène une existence douillette dans la maison de sa fille attentionnée en ville  mais un jour elle reçoit un colis inquiétant. Immédiatement, tel Hercule Poirot, elle prend le train pour  Haslemere dans le Surrey et s’installe dans un hôtel. Elle entend toutes sortes de conversations, car des journalistes ont afflué, et son enquête commence !

En cours de lecture – agréable, un vrai dépaysement  … une valeur sûre.

Anne Perry – Le curieux Noël de Mrs Ellison (  » A Christmas return  » )- Roman traduit de l’anglais par Pascale Haas – Editions 10/18 -160 pages- 8, 80 Euros – Collection  » Grands détectives « 

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Hannah Richell – Les Secrets de Cloudesley – Roman – Editions Belfond – Le Cercle – (  » esprit de Noël  » et bons sentiments ! )

Maggie Oberon, jeune artiste,  tente de refaire – déjà – sa vie en Australie,  loin de la Grande-Bretagne où elle a vécu ce qu’elle estime être  un drame, une histoire sentimentale qui a mal évolué entre  elle et deux frères. Elle se croit responsable. Elle a donc fui loin du lieu de ses coupables exploits, selon elle. En fait, elle exagère, et il sera facile de s’en rendre compte lors de la révélation du prétendu drame. Mais pour elle, le mal est fait.

Elle reçoit un appel téléphonique qui l’informe que sa grand-mère, Lilian Oberon, se trouve  à l’hôpital, et qu’elle veut absolument retrouver sa maison, son manoir de Cloudesley.

Maggie aime  pardessus tout sa grand mère et elle fait immédiatement le long voyage. Sa grand mère est très affaiblie mais elle va mieux dès qu’elle voit sa petite-fille à son chevet.

Maggie a connu un manoir qui a été, il n’y a pas si longtemps,  splendide, luxueux, selon la volonté de son propriétaire,  Charles Oberon, le défunt mari de Lilian. Elle est sidérée par son délabrement, que ce soit le parc, ou les pièces qui furent belles, raffinées, tandis que des factures s’amoncellent sous la poussière.

Elle organise la vie de sa grand-mère dans un espace restreint, avec tout le confort qu’exige son état, alarmant. Où trouver l’argent pour les réparations indispensables ? Si elle ne  le trouve pas, il faudra vendre, et  ce n’est pas possible d’imposer cela à Lilian.

Comment se fait-il que le manoir soit dans cet état ?

Parallèlement, le récit fait revivre la jeunesse de Lilian, sa  rencontre avec celui qui devait devenir son mari, Charles Oberon, grâce à un accident, lorsqu’elle circulait à bicyclette. Il veut évidement moralement réparer, autant que matériellement. Il trouve des prétextes pour la revoir, lui offrir des cadeaux, puis il la demande en mariage.  La situation semble claire. Elle est une jeune fille bien élevée, jolie, et pauvre. Il est un homme d’affaires aisé, un amateur d’art, de belles choses, déjà veuf, et père d’un petit garçon,  Albie.

Lilian est émerveillée par le manoir, où elle doit organiser des réceptions faisant honneur à son époux, sur ordre. Elle participe aux thés, kermesses, garden-parties, matches de cricket,  tout la vie sociale telle qu’on la connait par les romans d’Agatha Christie, Barbara Pym, et  même Daphné du Maurier en raison de l’atmosphère étrange de Cloudesley. Mais derrière les portes fermées, Lilian vit une tragédie car Charles se révèle un mari violent, insultant,  qui n’hésite pas à la frapper alors qu’elle attend un bébé. Elle perd son enfant, et reporte toute son affection sur l’attachant petit Albie.

Elle était résignée à son sort, sauvant les apparences, quand la passion survient en la personne d’un peintre déjà renommé, Jack, à qui Charles a confié la mission de décorer entièrement une pièce essentielle de la maison.  Jack accepte à la condition que personne ne puisse entrer dans cette pièce pendant la durée de son travail.

Une belle histoire, passion, douceur, tendresse, se noue entre Lilian et Jack, à l’insu de toute la maisonnée, croient-ils.

Quand Jack voit les traces des coups sur le corps de Lilian, il la pousse à quitter ce mari dangereux, qui s’en prend aussi à  Albie.   Mais Lilian ne peut accepter, car elle est tenue vis à vis de Charles. Elle a une soeur qui doit séjourner en maison de santé, et c’est Charles qui assume les frais très importants. Que deviendrait cette soeur ? Il n’y a pas de solution. Elle ne peut abandonner non plus Albie, déstabilisé par le comportement de son père. Il a besoin de sa protection.

Elle prend la décision de rester, mais  ce choix difficile n’évite pas  le drame.

Plus tard, bien plus tard, après le départ de Jack, Albie a une famille, de son côté, qu’il néglige, même sa fille Maggie. La seule sécurité de Maggie, c’est sa grand-mère, Lilian.

C’est pourquoi Maggie accourt, dès que Lilian a besoin d’elle, et elle agit avec la même loyauté envers Lilian que Lilian a montrée pour Albie, son père si difficile et complexe.

Il y aura une  » Happy end  »  après tant d’épreuves.  Maggie fait une découverte qui permettra de garder et réparer Cloudesley !

Des bons sentiments, un suspense bien mené, et un  » british style  » toujours attrayant.

En fin de volume, des  » pistes de discussion  » à base de questions  à propos des personnages,  des situations vécues. Original.

Hannah  Richell – Les secrets de Cloudesley – Roman traduit de l’anglais par Julia Taylor – Editions Belfond – 368 pages- 20 Euros –  » Le Cercle « 

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Barbara Pym – Comme une gazelle apprivoisée – Roman traduit de l’anglais – Belfond Vintage

Thé,  sympathie, charmantes intrigues entre de délicieux personnages dans l’ambiance d’une petite ville de la campagne anglaise, vers les années 1950.

Il y est question aussi de jardinage, évidemment ! de recettes de cuisine, de tricots, et surtout des vicaires, archidiacres, etc,  de la paroisse anglicane dont les soeurs Bede, Harriett, et Belinda sont des membres actives. On prépare une kermesse : elles en sont ! Elles reçoivent l’archidiacre, marié à Agatha, elle-même fille d’archevêque, ses amis, dont un érudit et un évêque africain.

Les soeurs Bede poussent leur passion des vicaires et autres jusqu’à avoir choisi de s’installer- une très jolie maison confortable –  près du presbytère. Elles veulent être aux petits soins pour ces messieurs. Et Barbara Pym raconte ces intrigues innocentes, ô combien ! avec tendresse et ironie, son ton inimitable, que personnellement j’apprécie infiniment  :

Les relations évoluent. Le comte Bianco,  » costume gris clair, panama, rose à la boutonnière « , offre des boutures et des graines à ces dames, et de temps à autre, il renouvelle sa demande en mariage à l’élégante Harriet. De son côté, Belinda, le jour où à la cuisine,  elle tente de faire ressembler  sa pâte à raviolis à une   » fine peau de chamois étirée », elle reçoit à l’improviste  la visite de l’évêque africain qui  lui dit souhaiter qu’elle devienne sa femme. Surprise, essayant ses mains enfarinées sur son tablier, elle se montre honorée,  mais refuse quand même. Qu’importe, l’évêque repartira en Afrique avec une autre demoiselle.

Le roman se termine par le mariage du vicaire Mr Donne avec l’une de ses paroissiennes, évidemment. Courtes allocutions, remise d’un cadeau, et annonce de la venue d’un nouveau vicaire pour le remplacer : un jeune vicaire, de type italien, en convalescence après une grave maladie. Et voilà ces dames reparties pour des projets de poulets à mijoter pour des invitations à déjeuner,  des gâteaux, confitures – et chaussettes – à apporter au presbytère.

Une lecture tout en douceur, qui fait souvent sourire, ponctuée de citations littéraires du meilleur effet.

Barbara Pym, à la forte personnalité, indépendante, fit des études à Oxford et était passionnée par l’anthropologie et l’ethnologie. Fille de pasteur, elle ne  s’est jamais mariée, trouvant le bonheur et le succès en dehors du mariage.  Elle a publié beaucoup, et on peut trouver ses romans en éditions de poche diverses.

Barbara Pym – Comme une gazelle apprivoisée – Roman traduit de l’anglais par Bernard Turle – Editions Belfond Vintage – 336 pages – 18 Euros

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John Wainwright – Une Confession – roman  » noir  » traduit de l’anglais- Editions Sonatine

Le titre original anglais est :  » Cul-de-sac « . Georges Simenon  l’a apprécié, déclarant :

Il y a de cela ! John Wainright  a exercé au début de son parcours professionnel en tant qu’enquêteur, puis il s’est tourné vers la littérature policière  à laquelle il s’est entièrement consacré, publiant plus de quatre-vingt romans. En France plusieurs titres ont été édités  en Série Noire, Gallimard, et à la Librairie des Champs-Elysées, Le Masque.

 » Garde à vue « , ce terrible film où l’homme de loi,  Lino Ventura, essaie de faire avouer Michel Serrault, notable qui résiste aux interrogatoires musclés, est adapté de l’un de ses livres.

Donc, l’auteur évoque le milieu qu’il connait, et de plus, Une confession se situe dans le Nord de l’Angleterre, le Yorkshire où il est né.

Je ne me suis pas méfiée du tout, et j’ai abordé le roman comme un récit d’une crise de couple, d’une rupture dans une vie, comme sait si bien les raconter Georges Simenon, effectivement, ainsi dans  » La Fuite de Monsieur Monde « . John Duxbury, qui a la cinquantaine, et sa femme aussi environ, a consacré son énergie, ses forces à l’entreprise d’édition-imprimerie qu’il a fondée, et qu’il a su développer. Il a  instauré de bonnes relations confiantes entre tous. On travaille chez lui dans la  durée d’une existence professionnelle. Son fils, Harry, s’est rapidement intéressé à l’entreprise familiale, et John Duxbury sait  qu’elle sera en de bonnes mains, après lui. Son fils est heureusement marié.

Mais pas lui ! C’était le cas au début, mais leurs relations sont allées lentement, insidieusement, de l’amour au désamour. Jack en a pris son parti, et il ménage Maude, sa femme. Elle règne sur leur très belle maison, le parc qui l’entoure, signes de leur réussite. Le soir, il a pris l’habitude de rédiger son Journal, dans lequel il s’adresse à son fils :

 » Tu connais ta mère, Harry. De petits détails peuvent prendre chez elle une importance disproportionnée. Devenir chez elle d’importants événements. Des événements qui à leur tour vont muer en interminables récriminations. Je dois être prudent. Nous devons tous être prudents. Ca fait partie de nos vies. Depuis toujours. Il faut marcher sur des oeufs de manière à ne  jamais contrarier Maude.

Je ne me plains pas « …

Il a aussi l’habitude de déjeuner chaque midi dans un restaurant dont le patron est un ami. Mais il se produit un incident. Il propose à sa femme de sortir dîner en ville, et on a servi à Maude une tasse sur laquelle elle voit une infime  fêlure. Elle en fait un drame, un scandale. Tout le monde est gêné, à commencer par le patron et ami qui fait à John des signes de compréhension désolée. Le mal est fait cependant, et John n’ose plus revenir dans ce restaurant,  perdant une de ses petites joies.

Tout à son travail,  John n’a jamais pris de vacances. Il est temps ! C’est ce que lui fait remarquer Harry, qui parvient à le convaincre. Il réserve donc dans un hôtel confortable, en plein automne dans le Nord-Yorkshire. Chaudement habillés – Maude a tout ce qu’il faut – ce sera sain et parfait, dans un air vivifiant, et hors saison.

Les voilà donc sur place, appréciant le confort d’un hôtel qui a tout pour plaire. Un autre couple y passe des vacances,  mais le premier contact est désastreux. Le jeune homme, Raymond Foster,  veut persuader John qu’il ne doit pas fumer, etc, et il se montre assez  intrusif. Le ton monte.  La soirée du vendredi est agréable, car des habitants de la ville voisine viennent dîner, et ils apportent une ambiance chaleureuse.

Puis John et Maude vont se promener le long de la falaise. Certes, le sol est plutôt boueux,  donc glissant … mais en prenant des précautions …   Pourtant,  Maude glisse, et tombe dans le vide.

John reste stupéfait, regardant le trou, le vide, n’entendant que le silence. C’est ce qu’il dit à Harry, venu le rejoindre, qu’il répète à tous, et c’est aussi ce qu’il relate dans son Journal.

La police locale conclut à une mort accidentelle. Jack reste bouleversé, au point de ne plus avoir envie de retourner travailler dans son imprimerie, alors qu’il venait d’effectuer des démarches pour convaincre un important éditeur de lui confier ses livres à imprimer.

Mais … Voilà que Raymond Foster  se rend  à la police, trois jours après, pour faire  part de ce qu’il  a vu, – ou de ce qu’il croit avoir vu. Il se promenait avec sa femme au même endroit, et, avec leurs jumelles, il observait les mouettes. Sa femme et lui se passaient les jumelles, et il croit qu’il a vu Jack pousser sa femme. L’enquête est terminée, et on ne contrarie pas le coroner qui a conclu à l’accident. De plus, Raymond Foster est un  homme fragile et cela se voit.

Pourtant, l’inspecteur Harker se méfie, et décide de mener l’enquête, une enquête qui ne ménage personne, à la dure. Il va jusqu’à se rendre chez le médecin qui suit Raymond Foster,  mais le médecin résiste à ses pressions.

L’inspecteur Harker, célibataire,  n’a rien du Commissaire Maigret, qui est, lui,   » raccommodeur de destinées « , dit Simenon de son héros sympathique et humain.

Harker a l’idée, terrifiante, de rassembler autour de John ses proches,  et surtout son fils Harry.   Il l’annonce calmement :   » Je veux le démolir. Devant son fils « .

Quelle sera l’issue, puisque Harker a voulu arriver à la vérité ?

Si le Commissaire  Maigret avait trouvé la vérité, et il l’aurait trouvée, qu’en aurait-il fait ? Quelquefois, par humanité, il l’oubliait. Après la  » confession « , l’absolution !

( L’incident de la tasse légèrement fêlée, et du scandale qui a suivi m’a rappelé une anecdote relatée par un ami, maintenant veuf – mais rien à voir ! -. Lors d’un dîner en pays catalan avec sa femme,  elle a apostrophé le maitre d’hôtel, en lui disant  à très haute voix :  » Vos crèmes catalanes,  c’est de la m****e ! J’en fais et je m’y connais, donc les vôtres … « !

Un souvenir pareil fait que le veuf a beaucoup, beaucoup moins de chagrin, car cet incident n’était pas isolé; qui dira la détresse du mari en de pareilles circonstances ?  ).

John Wainwright – Une Confession – roman traduit de l’anglais « Cul-de-Sac  » par Laurence Romance – Editions Sonatine – 270 pages –  20 Euros

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L.P. Hartley – Le Messager ( The Go-Between ) – Roman traduit de l’anglais – Editions Belfond -Vintage ( grand roman et grand film – extraits du film )

 

 

Un film mémorable,  qui donnait à voir la campagne anglaise idéale par un bel été qui semblait sans fin, un titre simple qu’on pouvait répéter  comme un  » mantra « . .. Il raconte l’irruption de la passion, de la fatalité dans ce tendre décor. Il développe le thème d’une   » éducation sentimentale  »  chez un jeune garçon de  treize ans, le  » go-between « qui voit cet amour avec ses yeux innocents.

 » Go-Between « entre deux mondes aussi, le sien assez simple mais bien convenable, celui de sa mère qui l’élève, et celui de son ami de collège, Marc, qui l’a invité à passer des vacances dans le très aristocratique manoir de sa famille.

Le gentleman d’environ soixante ans se souvient, au début du roman, dans le  » prologue  » : il retrouve une boite à trésors, contenant les souvenirs de cet été qui fut crucial dans sa vie, et aussi son  » Journal de l’année 1900 « , relié, qui lui avait été offert par sa mère. Il y  a relaté certains  faits et événements de cette année dont il se promettait beaucoup. Il les revit …

Enfant seul, très réfléchi et intelligent, réfléchissant aux phénomènes de la pensée, il avait été exposé  aux moqueries de trois de ses camarades au collège. Mais ces garçons ont été punis par eux-mêmes, certains événements étant survenus … Léon a gagné la considération de ses condisciples qui supposent qu’il leur a jeté un sort. Sa vie au collège s’en est trouvée considérablement pacifiée par la suite.

Son ami Marc souhaite qu’il vienne passer le mois de  juillet au manoir de Brandham Court, berceau de sa famille. Sa mère donne son accord, et le voilà reçu dans la vaste famille des Maudsley.

Léon attire la sympathie – mais on se moque gentiment de lui, car ses vêtements sont trop chauds pour ce mois de juillet aux températures exceptionnelles,  » puissantes «   :

 » Marc et moi nous avons été photographiés ensemble  … Je porte un col d’Eton  et un noeud carré,  un veston Norfolk coupé très haut sur la poitrine, consciencieusement boutonné – on distingue  les boutons de cuir,  ronds comme des balles – enfin, une ceinture, plus serrée qu’il n’était nécessaire. Ma culotte était ajustée sous le genou par une bande d’étoffe  fermée par une boucle. Mais ce détail n’apparait pas sur la photographie car il est caché par d’épais bas noirs …  Pour compléter l’ensemble, je portais  une paire de bottines noires  » …

Mrs Maudsley, la maîtresse de maison, remarque évidemment qu’il  a trop chaud – de même la si belle miss Marian, soeur de Marc son ami, et de Denis.  Marian trouve la solution, et lui pose avec délicatesse les bonnes questions. Bien sûr, la mère de Léon a oublié de mettre ses vêtements d’été dans sa valise,  évidemment ce serait trop long de les envoyer par la poste. il se trouve que l’anniversaire de Léon, né sous le signe du lion, est tout proche, le 27 juillet. Marian propose de lui offrir des vêtements d’été pour son anniversaire, bonne occasion de sortie à Norwich. Il le comprend plus tard : c’est cette journée qui a tout changé. Voilà Léon habillé en jeune homme vert très élégant.  Il a aperçu Marian rejoindre un homme à Norwich, et c’est plus tard aussi qu’il s’apercevra que ce n’est pas une coïncidence.

Des sorties sont organisées chaque jour chez les Maudsley, pique-niques, promenades, et un jour, bain de rivière  qui le surprend beaucoup. Il aperçoit ce jour-là le fermier voisin, Ted Burgess,  qui l’impressionne beaucoup.

La maladie de Marc, une rougeole intempestive, lui donne beaucoup de liberté, et Léon découvre  seul les environs du manoir, jusqu’à retourner à la ferme de Ted Burgess, qui y vit seul. Le fermier l’apprivoise, l’autorise à glisser le long des bottes de paille, ce qui fait la joie du petit garçon.  Léon ne peut refuser de transmettre une lettre de Ted Burgess à miss Marian, ,et bien sûr une autre lettre de miss Marian au beau fermier.  Le jeune garçon se rend bien compte que quelque chose se passe, et il pose des questions sur les relations entre homme et femme à Ted Burgess qu’il pense  accessible. Mais le jeune homme  élude la question.

Léon connait son heure de gloire lors de la compétition de cricket,  et reçoit les félicitations générales. Il est décidément la vedette de cette journée  exceptionnelle, car il chante à merveille, accompagné par Marian.

Peu à peu, Léon est gêné par la mission qui lui est confiée, d’autant que le bruit de la rupture des fiançailles entre Marian et lord Trimingham prend forme.

Inconsciemment,  Léon est attiré par Marian  et il se rend compte que sa situation devient difficile. Il ne veut  trahir personne :

 » Mais en Marian, j’avais eu foi.  Contre elle, j’étais  sans défense. Elle était ma fée- marraine : elle avait la bienveillance magique d’une fée, la bonté naturelle  d’une mère « …

C’est pourtant à cause de lui, Léon,  que la situation se dramatise.

Il ne s’en remettra pas.

Le roman ajoute une suite et fin au film ( mais  je l’avais peut-être oubliée ) : bien des années après, Léon revient sur ses pas et revoit Marian, qui  s’est mariée, a connu des deuils, des épreuves. Elle est toujours inconsciente du mal qu’elle a fait pendant cet été exceptionne,l  malgré elle, et …Léon est toujours amoureux !

L. P; Hartley –  Le Messager ( The Go-Between  ) – Traduit de l’anglais par  Denis Morrens et Andrée Martinerie – Editions Belfond Vintage –  402 pages – 18 Euros

( Andrée Martinerie est par ailleurs une excellente romancière :  » Les autres jours « …

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Rachel Abbott – Ce qui ne tue pas – Roman policier trad. de l’anglais – Belfond Noir

Roman psychologique très noir et très malin, Ce qui ne tue pas abandonne en cours de récit les évidences et les presque certitudes, jusqu’à un dénouement sidérant.

A mon avis, rien ne le laissait prévoir. Mais peut-être parviendrez-vous à résoudre cette énigme forte, parfois éprouvante, et bien  » ficelée » !

Elle se déroule au coeur d’une famille abritée dans une très belle maison au bord de la mer. Le propriétaire est un photographe qui a attiré l’attention d’Evie. Elle est simplement passée à la galerie pour demander si l’artiste pourrait effectuer des portraits d’elle à l’intention de son père et elle  lui exprime son admiration.

On ne sait pourquoi, elle éveille la méfiance – la jalousie, déjà – de  Cleo, qui partage la galerie où elle expose ses sculptures et reçoit les amateurs.  C’est qu’elle veille sur son frère depuis la mort tragique de sa femme, Mia, tombée d’un escalier de la demeure.

C’est Evie qui s’exprime :

 » Je repère la photographie de l’autre côté de la rue. Elle est accrochée dans la vitrine  par des câbles fins qui lui donnent l’air de flotter. C’est le portrait monochrome d’une femme dont le corps n’est qu’une silhouette sur fond noir.  L’intensité du contraste crée sur chaque protubérance – une pommette, son nez, le bout de son menton –  un éclat aveuglant, et dans l’ombre des abîmes insondables… 

La photographie m’hypnotise. Je me fige, submergée par les souvenirs. Enfin, je pousse la porte. L’intérieur est superbe. « 

Evie et Marcus se trouvent des affinités. Mais voilà qu’Evie confie à Marcus que son père vient de décéder et qu’elle ne pourra régler sa commande. De visite en visite,  elle propose à Marcus de lui organiser un site internet – c’est son métier – de façon à mettre en valeur ses réalisations.  Le coût serait équivalent. On a toujours besoin d’un site internet !

Il accepte, et peu à peu leurs relations prennent un tour  intime. Le couple se forme et vit dans la belle demeure qui a déjà vu la présence de Mia. Cleo se sent exclue, une fois de plus, d’autant qu’une petite fille, Lulu, resserre encore les liens.

Pourtant des faits étranges se produisent : Evie est très souvent victime d’accidents,  y compris par eau bouillante,  chutes, etc.  Cela coïnciderait avec les voyages de Marcus qui se rend chez des clients voulant être photographiés chez eux.

Et un jour,  le drame se produit  car Marcus et Evie viennent d’être retrouvés ensanglantés, liés l’un à l’autre sur le lit. Qui est la victime ? Qui est le meurtrier ? Même Harriett l’avocate est tout d’abord dupée, tant les apparences sont trompeuses. L’agent Stephanie King mène l’enquête.

Que deviendra Lulu, petite fille née dans des circonstances aussi tragiques .. .

Rachel Abbott – Ce qui ne tue pas –  » And so it begins  » – Roman traduit de l’anglais par Laureline Chaplain – 384 pages – 19, 90 Euros

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Hellen Zenna Smith – Pas si calme … ( Récit de guerre – côté femmes combattantes ) – traduit de l’anglais – Editions de Fallois

Cet automne voit arriver les commémorations  de l’Armistice qui mit fin à la Grande Guerre, celle qui devait être la dernière,  mais ôta la vie à des centaines de milliers de combattants, bouleversa celle des civils  restés vivants- sans oublier les jeunes femmes qui se sont engagées comme bénévoles et  ont mis tout leur coeur, toutes leurs forces dans l’effort patriotique commun.  La Croix-Rouge britannique ainsi que l’Ordre de Saint-John recrutaient des volontaires pour leur VAD  «  Voluntary Aid Detachment  » et leurs familles chic étaient enthousiastes. Une fille au front,  une  » glorieuse fille d’Angleterre !  « , pensez donc ! Elles aussi montraient de l’enthousiasme, mais au début … La réalité fut terrible.

Ces jeunes filles, autour de vingt ans, issues de familles privilégiées, étaient donc tout à coup obligées de porter un uniforme assez peu commode, d’obéir à une hiérarchie  imposant un règlement strict –   » La Capitaine  » y  ajoutant  ! Elles travaillaient de jour comme de nuit et tenaient tous les rôles, aides-infirmières, cuisinières, blanchisseuses, bonnes à tout faire, et ambulancières.

Elles recevaient une courte formation en Grande-Bretagne, et pouvaient ensuite se lancer sur les routes du Nord de la France en hiver  avec une ambulance qui tenait  de la caisse montée sur roues, pour  se rendre à l’arrivée des trains amenant du front d’innombrables blessés afin de les convoyer au plus vite vers les hôpitaux. Elles devaient tenir  malgré les hurlements de douleur,  la vue de blessures terribles …  Elles transportaient aussi les morts jusqu’aux cimetières,  livraient les médicaments, acheminaient à leurs postes médecins et infirmières. Les allers-retours pouvaient se succéder pendant des  heures.

L’une de ces volontaires faisait partie d’un groupe de six jeunes filles de la même chambrée, partageant travail intensif et épuisement,  se remontant le moral avec héroïsme et courage, humour aussi. L’une d’elles,  Winifred Constance Young, a tenu son journal d’ex-ambulancière, et quand en 1930  un éditeur a demandé à la romancière Evadne Price, de rédiger un roman qui serait le pendant anglais du chef d’oeuvre d’Erich Maria  Remarque   » A l’Ouest rien de nouveau « ,  en anglais :  » All Is Quiet On The Western  Front « , elle a adapté le journal de l’ex-ambulancière et relevé le défi, pour une oeuvre à quatre mains. D’où l’utilisation de son pseudonyme Helen Zenna Smith, et son titre anglais :  » Not So Quiet … « 

Enfin une voix féminine forte se faisait entendre parmi tous les récits de guerre car elle voulut aller plus loin qu’Erich Maria Remarque,  prenant place aux côtés de Roland Dorgelès, Maurice Genevoix, Henri Barbusse …

A sa parution, le succès fut aussi grand que le scandale. Elle imposait la vérité, la réalité de l’enfer partagé  au front par les combattants et les jeunes filles, en contraste avec les beaux discours, les charmantes réunions patriotiques, et   » tea-parties  » de l’arrière.

Sa traduction française  publiée  en 1931 par Gallimard reçut un accueil semblable. Son incontestable réussite fut saluée par des personnalités du monde des lettres, Arnold Bennett, Marguerite Yourcenar … Simone de Beauvoir qui écrivit dans sa Force de  l’Age  : «  Helen Zenna Smith dont le roman  » Pas si calme … » m’avait bouleversée « .

Il reçut le Prix Séverine, décerné au meilleur roman conçu pour promouvoir la paix dans le monde. Puis on l’oublia. Il fut redécouvert  à la fin des années 80 par  » The Feminist Price « , maison d’édition américaine liée au mouvement féministe.

Je suis restée bouleversée aussi, révoltée, sous le choc pendant plusieurs jours, tant le livre porte. On n’oublie pas les jeunes filles, les jeunes gens  de cette génération sacrifiée qui sont allés jusqu’au bout de leurs forces.

Et c’est qu’elles sont sympathiques, directes, tellement héroiques, ces jeunes filles !

Voici le début du récit :

 » Première fois depuis des semaines que nous dormons convenablement – huit heures d’un sommeil de plomb, sans rêves ni interruptions. Dès le réveil, on entend au loin le tir du canon : un grondement aussi soutenu qu’au moment où nous nous sommes jetées sur nos  lits de camp, trop épuisées pour retirer nos uniformes,  nos godillots, nos guêtres ou même nos dessous. Neuf jours que nous marinons dans nos vêtements. Mais cet après-midi a été étonnamment calme. Pas d’évacuation, un seul enterrement et très peu de corvées. Nous savons pourtant que l’appel de minuit va terminer cette trêve d’un moment à l’autre. Il nous restera alors dix minutes pour nous préparer et rejoindre les ambulances du convoi. En attendant, enfouies jusqu’au cou dans nos sacs de couchage, nous mâchonnons des biscuits rassis et du chocolat. L’heure de la soupe est passée pendant que nous dormions. Tosh a été la seule à se pointer à la cantine. Par principe, elle ne rate aucun repas. Ce soir, c’est à elle de préparer le Bovril … Comme d’habitude, nous sommes affamées. A des degrés divers, cette sensation de ventre  creux ne nous quitte jamais … 

… Depuis que notre arrivée en France, nous vivons pratiquement sur nos provisions personnelles : Bovril, chocolat et biscuits. Inutile de dire que ce régime pitoyable ne convient pas à des filles de vingt-trois ans – la moyenne d’âge de notre groupe de six – qui font un boulot d’hommes. Tosh est la seule qui peut avaler le rata de la cantine sans vomir ou se couvrir de furoncles …  Et puis, comme elle est là depuis plus longtemps que nous, elle s’est endurcie …

… Sa stature d’Amazone a quelque chose de vaguement rassurant … Elle prétend  – et c’est sûrement vrai – qu’elle tient  son langage cru des palefreniers de l’écurie de son père, un sportif archi-connu.  Quoi qu’il en soit, Tosh est l’idole, non seulement de notre chambrée, mais de tout le convoi. Moi, je l’adore, depuis mon arrivée, depuis cette première horrible nuit où on m’a fourrée dans une ambulance avec la mission de réceptionner un arrivage de blessés. Même en Angleterre, je n’avais jamais conduit de nuit. C’était dire l’état de mes nerfs. Le spectacle du sang et des éclopés acheva de me démolir. On avait garé les véhicules en ligne. Celui de Tosh  se trouvait à côté du mien. Quand elle m’a vue, à moitié évanouie, en train de rendre tripes et boyaux contre le capot de mon ambulance, elle s’est précipitée vers moi : 

– Allez, fais pas ta chochotte ! Reprends-toi ! Arrête tes singeries de fille des beaux quartiers ! Tu as ton chargement. Retourne à ton volant avant que La Capitaine te repère. Et reste en ligne. Vas-y !

Je me suis reprise et j’y suis retournée. Et, jusqu’à l’aube, j’ai fait des allers retours entre la gare et l’hôpital numéro 5,  l’hôpital numéro 5 et la gare,  épuisée, engourdie,  les doigts gelés,  le coeur transi … Une fois rentrée au dépôt, je me suis effondrée la tête sur le volant…  Tosh m’a extirpée de l’ambulance, forcée à avaler du chocolat bouillant … 

– Pour un coup d’envoi, tu es gâtée, Smithy  ! Mais attends de  transporter des gazés, ou, mieux encore, des brûlés au lance-flammes … 

– Et ton père et ta mère pleins d’admiration qui se délectent des hauts faits de leur fille dans le confort de leur maison ? –  » Ma fille fait son devoir … Elle conduit une ambulance tout près du front « .

Les bombes tombent aussi sur les ambulances, même si on leur dit le contraire.

Le drame est là, à chaque  page, et aussi l’énergie, l’humour, et l’amour  de la vie qui  leur fait oublier leur  » bonne éducation   » pour quelques  heures entre les bras d’un séduisant   » homme entier et en bonne santé  » comme elles osent le dire.

J’espère que ce long extrait vous fera entrer dans le monde des six jeunes filles, pour le partager,  encore et encore, afin que leurs sacrifices ne soient pas oubliés..

Il n’est pas le plus dur, ni le plus réaliste …

Helen Zenna Smith –  Pas si calme …  – Récit traduit de l’anglais par Daphné et Henri Bernard – Présentation de Daphné Bernard – Editions de Fallois –  240 pages – 19 Euros

 

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Aga Lesiewicz – Regarde- moi – Roman – thriller traduit de l’anglais ( GB )- Editions Belfond Noir

Après A perdre haleine ( Belfond Noir ), voici le deuxième  » urban thriller  » par la très énergique, efficace Aga Lesiewicz  – que je retrouve avec grand plaisir et intérêt.

Ils ont en points communs de dérouler un suspense dramatique à Londres, de donner la parole à une  jeune femme active  contemporaine, qui doit affronter des dangers redoutables dont elle voit les effets, sans comprendre pourquoi elle est devenue une cible.  Dans A perdre haleine, l’héroïne aime pratiquer son jogging dans des parcs londoniens fort agréables, qui le deviennent moins quand s’y produisent des meurtres. Elle vit dans une maison, et sort son chien.

Voici Regarde-moi,  voici  Kris, artiste photographe passionnée par son métier. Elle a toutes les chances avec elle : Anton, street-arter à succès séduisant en diable qui voyage beaucoup, des amis et amies, un magnifique loft ensoleillé donné par sa tante qui lui a aussi légué une sorte d’ange gardien, Vero qui peut l’accueillir dans son cottage en lui cuisinant de bonnes choses, un emploi du temps qu’elle aménage  à son gré, des clients qui lui donnent des missions passionnantes  – et deux chats, Pixel et Voxel.

Elle avait deux chats, car Voxel a été asphyxié lors d’une fuite de gaz chez elle, la suite des événements bizarres qui tout à coup se produisent – et elle prend peur car ils sont répétés.

Cela a commencé  par un message inquiétant :

La pièce jointe montre des photos. Il y en aura d’autres.

Elle avait terminé une mission, photographier des jouets en bois, et elle avait obtenu le résultat souhaité sans que ses deux chats ne se mettent à jouer avec pour les cacher !  Lorsqu’elle l’a envoyé à sa cliente  la plus importante, celle-ci l’a appelée, très gênée,  pour lui montrer ce qui était parvenu sur son ordinateur : une scène de sexe d’ailleurs bien photographiée chez elle avec Anton, qu’elle avait réussi à convaincre alors qu’il ne le souhaitait pas. Et elle perd cette cliente qui assurait une bonne partie de ses revenus.

Qui a pu pirater ainsi son ordinateur ? Elle a de plus en plus l’impression d’être sous l’oeil et  la caméra de quelqu’un,  mais qui  ? Un temps, elle soupçonne le voisin d’en face.

Lorsqu’elle était  jeune photographe, elle était associée avec son amie Erin pour un projet important  » Zirconium « , qui avait attiré l’attention,  mais en plein succès,  Kris a rencontré Anton, et leurs carrières se sont séparées, Erin devenant une photographe de mode en vue.

Il arrive à Kris de regretter   » Zirconium  » et le jour où leur ancien professeur lui écrit pour lui demander si elle accepte d’envoyer des photographies d’art pour  une exposition qu’il projette, elle est enchantée. Quand  elle traverse tout Londres dans la chaleur d’août, elle est euphorique et pleine d’espoir mais elle découvre avec crainte et stupeur qu’ il n’y a rien à cette adresse … Elle fait d’ailleurs des kilomètres dans une capitale en pleine mutation,  en voiture, en taxi quand elle est pompette ( souvent ), à bicyclette, en bus, à pied et plutôt en courant,  une façon aussi pour le lecteur de découvrir un Londres qui n’est plus celui  de Sherlock Holmès.

Le pire se produit, car Anton tombe d’un immeuble où il faisait des repérages pour son street art. Il venait de  la demander en mariage !

Un thriller haletant où il se passe toujours  quelque chose, jusqu’au dénouement tragique et incroyable.

Certes, Kris est une vraie geek, mais même une personne aussi habile qu’elle peut être confrontée à des piratages dangereux. Elle en perd sa confiance en elle, sa joie de vivre :

 » Je n’arrive pas à  y croire. Je m’allonge sur mon oreiller et ferme les yeux. Je suis fatiguée. Et pas seulement parce qu’il est presque trois heures du matin. Je suis fatiguée parce que, comme un vêtement trop petit ou trop grand, ma vie ne me va plus. Ou est-ce le contraire ? Je ne suis plus en adéquation avec ma vie. C’est comme si quelqu’un d’autre que moi avait pris le contrôle  et me dirigeait là où je n’ai pas envie d’aller. .Je n’aime pas cette nouvelle direction. Je ne reconnais plus mes amis. Je ne me reconnais plus moi-même. Et chaque fois que j’essaie de remettre ma vie dans une position stable, elle glisse hors de contrôle à nouveau. Je suis fatiguée « .

Pour ne pas en arriver là, à sa façon, Aga Lesiewicz  incite à la prudence, et distille de bons conseils. C’était aussi le sens de A perdre haleine  pour le jogging.

Aga Lesiewicz – Regarde-moi – traduit de l’anglais par Julia Taylor – Editions Belfond Noir – 384 pages – 21 Euros

 

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Allan Massie – Hiver froid à Bordeaux – Roman traduit de l’anglais ( Ecosse ) – Editions de Fallois – ( Le Quatuor de Bordeaux – suite )

 » C’était un samedi après-midi, l’une de ces  journées où, comme le disait la mère de Lannes, octobre a renoncé à l’automne  et ouvert la porte à l’hiver.  Le vent qui avait soufflé toute la semaine avait cessé, la température avait chuté et une brume glacée restait suspendue au-dessus de la ville.

Il était seul dans l’appartement, seul avec le chat d’Alain  …  Marguerite était sortie, convoquée par sa mère …  Clotilde était sortie aussi, avec Michel. Il ne lui avait pas demandé où ils allaient, ni ce qu’ils avaient l’intention de faire. Sa fille, à dix-neuf ans, avait droit à son indépendance,  ou du moins au reste d’indépendance dont on pouvait encore jouir. Quant à Michel, Lannes l’appréciait –  le garçon avait du charme et il était bien élevé – et, en même temps, se méfiait de lui. Son grand-père, le professeur de littérature à la retraite qui ressemblait à un colonel, éprouvait sans doute les mêmes sentiments « .

Voilà donc l’ambiance, l’atmosphère à Bordeaux pendant l’hiver 1942-1943. La défaite de l’Allemagne s’annonce et se précise, aussi bien à l’Est en URSS qu’en Afrique du Nord où les Alliés prennent pied. Mais Bordeaux est toujours occupée, et cette occupation peut brouiller les enquêtes dont est chargé le très intègre et compétent commissaire Lannes.

Il a de multiples causes de soucis, aussi bien familiales que professionnelles.

Contrairement à Madame Maigret, toujours partante pour aider son mari,  Marguerite, sa femme, a tendance à la dépression, d’autant plus qu’elle ignore ce que font ses fils  –  et sa fille, à peine !

Alain a  laissé son chat à la maison, et il a rejoint Londres dès l’Appel du 18 juin avec des camarades tout aussi révoltés que lui  par ce qui se passe à Vichy. Unis comme les Mousquetaires, ils suivent des formations spécifiques en Grande- Bretagne, et  on les retrouve au fil du récit  lors de  leurs missions secrètes ou non.

Dominique, le fils aîné, vingt ans en 1940, a été fait prisonnier, ce qu’a très mal vécu sa mère, au point que le commissaire Lannes a dû accepter une  – petite – concession afin de le faire libérer. Ce qu’il a rattrapé par la suite, mais on peut comprendre qu’il n’avait pas le choix. Depuis, Dominique a rejoint Vichy, où il s’occupe d’encadrement pour la jeunesse.

Le fiancé de sa fille Clotilde, jumelle d’Alain, est lui aussi attiré par cette tendance, au point de vouloir s’engager dans le LVF  ( Lutvaffe ). Ce n’est donc pas ce que ses parents  souhaitent pour leur fille.

Le commissaire Lannes rend toujours visite à son meilleur ami libraire,  Henri Chambollay, qui cache chez lui Miriam,  afin qu’elle ne porte pas l’étoile jaune. Elle est aussi protégée par Lannes, car il a  de son côté a un petit faible pour Yvette, mais, comme Maigret, il ne succombe jamais !

Le neveu d’Henri, Léon, juif et homosexuel, a pris le parti de la France Libre avec Alain Lannes et Jérôme. Le vieux tailleur Léopold, oncle de Miriam, grand-oncle de Léon, a choisi une autre sortie, dramatique.

Autour du commissaire Lannes, son jeune adjoint, un  autre du style  » bull-terrier  » qui n’hésite pas à employer la méthode forte quand certaines personnes se trouvent entre ses mains et qu’il faut en sauver d’autres. Le commissaire  subit  aussi le poids  de la hiérarchie, plus un juge, plus les politiques qui croient que les circonstances leur octroient des privilèges … mais si l’Histoire prend un autre cours  ? Certains poussent des pions sur les différents échiquiers.

On attend … que quelque chose se passe, que la victoire qu’on appelle tellement devienne  une réalité, mais à cette époque-là, rien ne vaut un  » crime à l’ancienne  » dont l’enquête doit être menée de façon traditionnelle.  Précisément, dans un de ces immeubles du vieux Bordeaux, avec gardienne qui voit à peu près tout ce qui se passe, une dame très distinguée, donnant des leçons de piano à son domicile, est assassinée. La  mise en scène  évoquerait un rendez-vous  qui aurait mal tourné. Ce n’est pas le cas, mais la maîtresse de piano a une vie secrète que le policier  met bientôt à jour : qui est-elle, quelles sont ses relations ? Existe-t-il un réseau ?

Dans son bureau, quand il  lui faut impressionner, ou quand il invite ses suspects ( mais ils ne le savent pas ) à prendre un verre au café, un repas  dans son restaurant favori, le sympathique et compétent  commissaire Lannes mène l’enquête !

Un écrivain formidable, raconteur d’histoires,  à suivre aussi  :

Allan Massié – Hiver froid à Bordeaux – Roman traduit de l’anglais ( Ecosse ) par Christophe Mercier – Editions de Fallois – 320 pages- 22 Euros –  » Le Quatuor  de Bordeaux  »

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