Edith Ayrton Zangwell – Forte tête – Roman traduit de l’anglais – Belfond Vintage

On dirait un roman d’Edith Wharton : la bonne, très bonne société anglaise à Londres, une jeune fille douée, belle  et élégante qui vit avec sa mère et son beau-père une existence privilégiée dans une splendide demeure. Il évolue en plaidoyer pour les droits des femmes, le droit de vote, tout en gardant sa forme romanesque fort agréable, attachante.

Privilégiée, certes, mais cette jeune fille sait s’affirmer.  Elle a a une passion pour les sciences,  en particulier  la chimie, et elle passe la plus grande partie de son temps dans son laboratoire au dernier étage de la grande maison, où sa mère, Mrs  Hibbert lui rend quelquefois visite, admirative et étonnée, « dans un bruissement de soie « . Mrs Hibbert est la parfaite maîtresse de maison, tellement féminine et gracieuse …  Mère et fille s’entendent admirablement bien, et Ursula consent parfois à l’accompagner à des réunions mondaines, à des sorties en plein air.

Quand  l’histoire commence, Ursula Winfield a procédé à une expérience devant sa mère, avec une explosion qui l’a  effarouchée. Puis  elle s’est rendue à une conférence de  la Société de Chimie. Elle a pu publier un article fort remarqué – grâce à l’appui paternel du Pr Smee qui suggère que la jeune fille puisse  s’exprimer devant la nombreuse assistance. Le président, le professeur Fleming, en est fort agacé, mais avec courtoisie, il accepte qu’elle prenne la parole. La Société de chimie n’est pas ouverte aux femmes, et cette allocution pourrait constituer  un dangereux précédent, d’autant que Miss Winfield est assidue aux conférences et qu’elle est appréciée.

L’allocution est un succès et Ursula s’aperçoit ainsi qu’il lui est facile de s’exprimer en public. Lorsque sur le chemin du retour, accompagnée par l’empressé Pr Smee, elle donne son avis sur les suffragettes, elle  déclare qu’elle n’est pas opposée  à leurs actions, mais  qu’elle n’est pas intéressée par le droit de vote : a-t-il prouvé qu’il est utile aux hommes ?

« The Call  » – tel est le titre anglais du roman.  Un jour de grand froid, Ursula passe au bord de la Tamise, le long de l’Embankment, devant une dame très âgée, assise comme prostrée. Elle la voit soudain courir vers le parapet et sauter dans le fleuve. Ursula saute à son tour pour la secourir, tout en déplorant de devoir porter les jupes qui l’entravent et pèsent lourd. Elle parvient à gagner un petit escalier, et avec de l’aide, les voilà sauvées toutes les deux. Ursula prend des nouvelles de la dame, et, à sa grande stupéfaction, elle apprend que le suicide étant condamné par la loi, la dame malheureuse a été mise en prison, où elle attend de passer en justice. Ursula est convoquée à la Court, le tribunal. Bien sûr, elle verse les fonds nécessaires pour que la vieille dame soit mise à l’abri.

Elle est stupéfaite, révoltée. Un homme a volé une paire de chaussures, et il est condamné à douze ans de travaux forcés. Le proxénète qui lui succède, et qui a abusé d’une petite fille de neuf-dix ans, à seulement trois mois de prison. Deux suffragettes sont présentes. Comme les autres femmes, elles doivent sortir du tribunal, et elles protestent. Elles, devraient pouvoir  rester, et c’est pourquoi elle veulent voter pour changer ces lois iniques. A les entendre, Ursula se rend compte qu’il est possible d’agir, et en sortant de la Court, elle se dirige vers  le siège imposant des suffragettes, Clement’s Inn.  Quelques jours plus tard, elle rencontre la Présidente,  » une petite dame extraordinaire «  et lui fait part de ses réserves :  » Je ne peux considérer  la violence comme un argument et je l’abhorre « , s’insurgea Ursula.

 » Pas autant que je l’abhorre moi-même, mademoiselle Winfield, répondit la Présidente en souriant.

Son visage délicat aux traits usés, sa silhouette menue vêtue d’une robe seyante contribuaient à donner de l’ampleur à ses paroles; il était impossible de l’associer à toute forme de violence.

– De plus, poursuivit-elle, toute la violence en rapport avec notre Union est exercée contre nous et non par nous. Est-ce violent de défiler pacifiquement dans Parliament Street ou de poser une question parfaitement légitime à un rassemblement public ? Et pourtant, pour ces actions, on s’en  prend à nos femmes, on les assomme, on les frappe. Ma propre fille a été souffrante pendant des semaines après le traitement qu’elle a subi. Est-ce violent de refuser de se nourrir en prison  ? Non, la violence est dans l’alimentation forcée, une forme de violence abominable et scandaleuse ! Avez-vous déjà vu nos grévistes de la faim à leur sortie de prison ?

– Oui. Ursula n’en dit pas plus. Le souvenir de ces femmes décharnées à l’Albert Hall la submergea. .. L’émotion n’était pas la raison,  se dit-elle.  »

Son sentiment de révolte est le plus fort. Elle prend sa carte, et accepte de prendre la parole  à une réunion prochaine. Elle s’engage aussi à siéger à un comité local, à inciter une dizaine de scientifiques à signer un manifeste en faveur du droit des femmes.

Elle informe  par lettre sa mère, son beau-père colonel, alors en séjour à Paris. Sa mère prend son parti, tente d’adoucir la nouvelle mais le beau-père s’indigne.

Entre temps, Ursula s’est fiancée avec le jeune homme idéal, Tony, parti  à l’étranger pour sa carrière. Elle attend donc sa réponse à la lettre dans laquelle  elle lui annonce la bonne nouvelle : par son action, jointe à beaucoup d’autres, elle va contribuer à rendre le monde meilleur ! Mais Tony émet des réserves, car il n’aime pas les suffragettes. Pourtant, Ursula participe à une longue marche, et elle est si belle, portée par un feu intérieur, que sa mère est fière d’elle. Le colonel se met à la fenêtre de son club, au lieu de se réfugier dans l’endroit le plus reculé du bâtiment. En militaire, il admire la parfaite organisation du très long défilé, et il va jusqu’à se découvrir lorsque passent les infirmières en uniforme.

Ursula quitte son confort, délaisse les expériences scientifiques  pour   » la cause  « . Elle parcourt le pays, loge de façon plus  ou moins confortable chez d’autres suffragettes, et ses succès l’entrainent. Elle sait convaincre.

Et puis vient le jour de la grande manifestation où elles sont en nombre avec la présidente devant le 10, Downing Street. Ursula suit le conseil d’une compagne et prend une pierre pour casser une – petite – vitre, en faisant attention qu’il n’y ait personne derrière. Ursula sent de fortes mains l’empoigner, et les voilà emmenées au poste de police. Elles voulaient faire parler d’elles, et elles ont atteint leur but. L’étape suivante, c’est le tribunal, et Ursula est condamnée à une peine de prison, d’un mois. Elle s’y était préparée, mais il lui arrive de s’y trouver assez mal à l’aise … ce jour-là, elle entend au dehors  les suffragettes rassemblées sous les fenêtres entonner  La Marseillaise !  La surveillante lui dit qu’elle reconnait les détenues militantes pour le droit de vote parce qu’elles sont joyeuses…

A son second passage devant le tribunal, Ursula est condamnée à neuf mois de prison, et elle décide de faire la grève de la faim. C’en est trop pour le colonel qui lui interdit  de revenir à la maison, mais sa mère lui rend visite dans son nouveau logement, et l’approuve. Quant à Tony, il a décidé que le mariage n’était plus possible.

Survient la guerre de 1914, Tony s’engage comme simple soldat, et les fiançailles reprennent lorsqu’il vient en permission. Ursula rend visite à son amie Mary Blake, devenue infirmière à l’hôpital :

 » Lorsque Ursula lisait les comptes rendus de leur action dans chaque zone de guerre, vaillantes et sereines,  bravant les épreuves et le danger,  elle rayonnait de fierté. Et les Anglaises ne se trouvaient pas seulement au sein de nos armées ;  découragées par le ministère de la Guerre, elles travaillaient pour les Alliés.  Ursula eut un sourire contraint en apprenant que l’armée britannique n’avait pas été capable de donner du travail à deux femmes médecins de sa connaissance. Un an plus tard, après qu’elles eurent été testées par les Français et déclarées non seulement inoffensives  mais encore extrêmement  compétentes, le ministère de la Guerre se repentit. La direction d’un grand hôpital militaire de Londres leur fut alors confiée. Celui-ci était entièrement dirigé par des femmes, dont de  nombreuses ex-suffragettes. Mary Blake, qui avait depuis longtemps terminé sa formation puis travaillé sur un navire-hôpital à Gallipoli, y était désormais infirmière « .

Lors de sa visite, Ursula s’arrête devant un lit où repose une forme toute bandée. Mary lui explique qu’il a été entièrement carbonisé par le nouveau pétrole enflammé dont se servent les stratèges inhumains de l’autre côté. Il pourra survivre, et il ne sait pas encore qu’il a perdu la vue. Ursula retrouve alors sa réaction de scientifique, et son idée lui revient :  » la découverte d’un procédé de libération d’un azote atmosphérique pouvant être utilisé pour éteindre le feu « .

Elle s’y met de toutes ses forces, et elle peut présenter au Ministère sa réalisation, son « extincteur  » destiné à sauver des vies. Ursula doit vaincre toutes sortes d’obstacles, et même une rivalité masculine pour un projet moins au point que le sien. Elle pense que pendant tout ce temps perdu, des jeunes gens meurent et souffrent atrocement …  Enfin son extincteur est adopté et donne les résultats attendus.

L’invention d’Ursula est réelle :  elle est inspirée par l’oeuvre d’Hertha Ayrton,  la belle-mère scientifique de l’auteur, qui a mis au point ce qui a été appelé  » le ventilateur Ayrton  » dont plus de cent mille exemplaires ont été mis en service dans les tranchées, sauvant des milliers de vies.

Ce fait vrai est relaté dans la préface importante d’Elizabeth Day qui retrace  la vie d’Edith Ayrton Zangwill, romancière et femme engagée pour les droits des femmes. Très jeune, elle perdit sa mère de  la tuberculose. Elle a pu s’épanouir dans sa famille et elle était convaincue qu’une femme pouvait faire les études de son choix, exercer le métier de son choix. Avant et après son mariage, elle écrit et publie, encouragée par son mari. Elle adhéra à  » l’Union  sociale et politique des femmes  » et devint une activiste politique, aux côtés de sa belle-mère. Celle-ci  revendiqua le droit de Marie Curie,  » à être reconnue comme étant à l’origine de  la découverte du radium, après que la presse l’eût attribuée à son mari « . Elle participa aux défilés, sans jamais aller jusqu’à la grève de la faim, et apporta aussi ses contributions financières à la   » cause « .

Ce qui est remarquable dans le roman, c’est l’harmonie que se dégage des relations entre les  femmes, activistes  féministes, sans jamais perdre de la féminité. La maison est un lieu privilégié.

J’apprécie beaucoup le sentiment de solidarité féminine qui court tout le long du livre. Mère et fille sont de plus en plus unies, complices. Quand Ursula se rend compte que le Professeur Smee voudrait être davantage qu’un ami alors qu’il est marié,  elle rompt toutes relations avec lui. La romancière offre un rôle important – et sa revanche  – à Mrs Smee, mère malheureuse car ses cinq enfants sont morts jeunes, épouse délaissée, mais qui donne le meilleur d’elle-même  pendant la guerre.

Un beau livre militant – il en  faut – où j’ai appris beaucoup sur les suffragettes -qui est aussi  un bon vrai roman  extrêmement agréable à lire.

A mon avis, il doit figurer dans chaque famille ! C’est l’histoire des femmes.

Edith Ayrton Zangwill – Forte Tête  – traduit de l’anglais   » The Call  » par Catherine Gibert – Préface d’Elizabeth Day – Editions Belfond Vintage – 464 pages – 14 Euros

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Hellen Zenna Smith – Pas si calme … ( Récit de guerre – côté femmes combattantes ) – traduit de l’anglais – Editions de Fallois

Cet automne voit arriver les commémorations  de l’Armistice qui mit fin à la Grande Guerre, celle qui devait être la dernière,  mais ôta la vie à des centaines de milliers de combattants, bouleversa celle des civils  restés vivants- sans oublier les jeunes femmes qui se sont engagées comme bénévoles et  ont mis tout leur coeur, toutes leurs forces dans l’effort patriotique commun.  La Croix-Rouge britannique ainsi que l’Ordre de Saint-John recrutaient des volontaires pour leur VAD  «  Voluntary Aid Detachment  » et leurs familles chic étaient enthousiastes. Une fille au front,  une  » glorieuse fille d’Angleterre !  « , pensez donc ! Elles aussi montraient de l’enthousiasme, mais au début … La réalité fut terrible.

Ces jeunes filles, autour de vingt ans, issues de familles privilégiées, étaient donc tout à coup obligées de porter un uniforme assez peu commode, d’obéir à une hiérarchie  imposant un règlement strict –   » La Capitaine  » y  ajoutant  ! Elles travaillaient de jour comme de nuit et tenaient tous les rôles, aides-infirmières, cuisinières, blanchisseuses, bonnes à tout faire, et ambulancières.

Elles recevaient une courte formation en Grande-Bretagne, et pouvaient ensuite se lancer sur les routes du Nord de la France en hiver  avec une ambulance qui tenait  de la caisse montée sur roues, pour  se rendre à l’arrivée des trains amenant du front d’innombrables blessés afin de les convoyer au plus vite vers les hôpitaux. Elles devaient tenir  malgré les hurlements de douleur,  la vue de blessures terribles …  Elles transportaient aussi les morts jusqu’aux cimetières,  livraient les médicaments, acheminaient à leurs postes médecins et infirmières. Les allers-retours pouvaient se succéder pendant des  heures.

L’une de ces volontaires faisait partie d’un groupe de six jeunes filles de la même chambrée, partageant travail intensif et épuisement,  se remontant le moral avec héroïsme et courage, humour aussi. L’une d’elles,  Winifred Constance Young, a tenu son journal d’ex-ambulancière, et quand en 1930  un éditeur a demandé à la romancière Evadne Price, de rédiger un roman qui serait le pendant anglais du chef d’oeuvre d’Erich Maria  Remarque   » A l’Ouest rien de nouveau « ,  en anglais :  » All Is Quiet On The Western  Front « , elle a adapté le journal de l’ex-ambulancière et relevé le défi, pour une oeuvre à quatre mains. D’où l’utilisation de son pseudonyme Helen Zenna Smith, et son titre anglais :  » Not So Quiet … « 

Enfin une voix féminine forte se faisait entendre parmi tous les récits de guerre car elle voulut aller plus loin qu’Erich Maria Remarque,  prenant place aux côtés de Roland Dorgelès, Maurice Genevoix, Henri Barbusse …

A sa parution, le succès fut aussi grand que le scandale. Elle imposait la vérité, la réalité de l’enfer partagé  au front par les combattants et les jeunes filles, en contraste avec les beaux discours, les charmantes réunions patriotiques, et   » tea-parties  » de l’arrière.

Sa traduction française  publiée  en 1931 par Gallimard reçut un accueil semblable. Son incontestable réussite fut saluée par des personnalités du monde des lettres, Arnold Bennett, Marguerite Yourcenar … Simone de Beauvoir qui écrivit dans sa Force de  l’Age  : «  Helen Zenna Smith dont le roman  » Pas si calme … » m’avait bouleversée « .

Il reçut le Prix Séverine, décerné au meilleur roman conçu pour promouvoir la paix dans le monde. Puis on l’oublia. Il fut redécouvert  à la fin des années 80 par  » The Feminist Price « , maison d’édition américaine liée au mouvement féministe.

Je suis restée bouleversée aussi, révoltée, sous le choc pendant plusieurs jours, tant le livre porte. On n’oublie pas les jeunes filles, les jeunes gens  de cette génération sacrifiée qui sont allés jusqu’au bout de leurs forces.

Et c’est qu’elles sont sympathiques, directes, tellement héroiques, ces jeunes filles !

Voici le début du récit :

 » Première fois depuis des semaines que nous dormons convenablement – huit heures d’un sommeil de plomb, sans rêves ni interruptions. Dès le réveil, on entend au loin le tir du canon : un grondement aussi soutenu qu’au moment où nous nous sommes jetées sur nos  lits de camp, trop épuisées pour retirer nos uniformes,  nos godillots, nos guêtres ou même nos dessous. Neuf jours que nous marinons dans nos vêtements. Mais cet après-midi a été étonnamment calme. Pas d’évacuation, un seul enterrement et très peu de corvées. Nous savons pourtant que l’appel de minuit va terminer cette trêve d’un moment à l’autre. Il nous restera alors dix minutes pour nous préparer et rejoindre les ambulances du convoi. En attendant, enfouies jusqu’au cou dans nos sacs de couchage, nous mâchonnons des biscuits rassis et du chocolat. L’heure de la soupe est passée pendant que nous dormions. Tosh a été la seule à se pointer à la cantine. Par principe, elle ne rate aucun repas. Ce soir, c’est à elle de préparer le Bovril … Comme d’habitude, nous sommes affamées. A des degrés divers, cette sensation de ventre  creux ne nous quitte jamais … 

… Depuis que notre arrivée en France, nous vivons pratiquement sur nos provisions personnelles : Bovril, chocolat et biscuits. Inutile de dire que ce régime pitoyable ne convient pas à des filles de vingt-trois ans – la moyenne d’âge de notre groupe de six – qui font un boulot d’hommes. Tosh est la seule qui peut avaler le rata de la cantine sans vomir ou se couvrir de furoncles …  Et puis, comme elle est là depuis plus longtemps que nous, elle s’est endurcie …

… Sa stature d’Amazone a quelque chose de vaguement rassurant … Elle prétend  – et c’est sûrement vrai – qu’elle tient  son langage cru des palefreniers de l’écurie de son père, un sportif archi-connu.  Quoi qu’il en soit, Tosh est l’idole, non seulement de notre chambrée, mais de tout le convoi. Moi, je l’adore, depuis mon arrivée, depuis cette première horrible nuit où on m’a fourrée dans une ambulance avec la mission de réceptionner un arrivage de blessés. Même en Angleterre, je n’avais jamais conduit de nuit. C’était dire l’état de mes nerfs. Le spectacle du sang et des éclopés acheva de me démolir. On avait garé les véhicules en ligne. Celui de Tosh  se trouvait à côté du mien. Quand elle m’a vue, à moitié évanouie, en train de rendre tripes et boyaux contre le capot de mon ambulance, elle s’est précipitée vers moi : 

– Allez, fais pas ta chochotte ! Reprends-toi ! Arrête tes singeries de fille des beaux quartiers ! Tu as ton chargement. Retourne à ton volant avant que La Capitaine te repère. Et reste en ligne. Vas-y !

Je me suis reprise et j’y suis retournée. Et, jusqu’à l’aube, j’ai fait des allers retours entre la gare et l’hôpital numéro 5,  l’hôpital numéro 5 et la gare,  épuisée, engourdie,  les doigts gelés,  le coeur transi … Une fois rentrée au dépôt, je me suis effondrée la tête sur le volant…  Tosh m’a extirpée de l’ambulance, forcée à avaler du chocolat bouillant … 

– Pour un coup d’envoi, tu es gâtée, Smithy  ! Mais attends de  transporter des gazés, ou, mieux encore, des brûlés au lance-flammes … 

– Et ton père et ta mère pleins d’admiration qui se délectent des hauts faits de leur fille dans le confort de leur maison ? –  » Ma fille fait son devoir … Elle conduit une ambulance tout près du front « .

Les bombes tombent aussi sur les ambulances, même si on leur dit le contraire.

Le drame est là, à chaque  page, et aussi l’énergie, l’humour, et l’amour  de la vie qui  leur fait oublier leur  » bonne éducation   » pour quelques  heures entre les bras d’un séduisant   » homme entier et en bonne santé  » comme elles osent le dire.

J’espère que ce long extrait vous fera entrer dans le monde des six jeunes filles, pour le partager,  encore et encore, afin que leurs sacrifices ne soient pas oubliés..

Il n’est pas le plus dur, ni le plus réaliste …

Helen Zenna Smith –  Pas si calme …  – Récit traduit de l’anglais par Daphné et Henri Bernard – Présentation de Daphné Bernard – Editions de Fallois –  240 pages – 19 Euros

 

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Laurent Guillemot – La Liste de Foch- Les 42 généraux morts au champ d’honneur – Editions de Fallois

Dans un premier livre émouvant, Laurent Guillemot retrace les vies de soldats de  2ème classe, dont il remarque  les 37 noms sur le monument aux morts d’Auriat ( Creuse ) : Génération champ d’honneur  » ( Editions de Fallois ), un succès.

Suivit  un  recueil de nouvelles, brillant également, dans un genre différent, fort spirituel :   » Les Chemins d’escarpette  » ( Editions de Fallois ).

Il explique que lors des signatures, les lecteurs lui faisaient deux remarques :   – mon grand-père était à Verdun. ( Cela m’est arrivé de le dire aussi, avec la même réponse : – mais  les troupes sont toutes passées par Verdun !) – Laurent Guillemot estime que 80 % des combattants ont connu les horreurs de Verdun.

Une autre réflexion souvent entendue et lue est que   : – les généraux étaient tous planqués et n’ont pas combattu – ce qui est faux. L’auteur le démontre avec son beau livre, extrêmement précis et riche.

Il a cette formule :   » Des étoiles dans la boue. Les généraux aussi mouraient dans les tranchées  » – avec leurs hommes, ou devant eux, en chefs.  »  Le rôle du chef  n’est  pas de mourir, certes d’une façon glorieuse,  mais de commander et de mener son unité à la victoire. Ces officiers supérieurs, en se portant dans les endroits les plus exposés,  voulaient évaluer les chances de réussite des ordres qu’ils venaient de recevoir « .  Il leur fallait aussi  regrouper les renseignements, de les faire remonter jusqu’au haut commandement.

Pourquoi la liste de Foch ?  A la fin de la Grande Guerre, le maréchal Foch décida d’honorer les généraux  » Morts pour la France  » entre 1914 et 1918. Il en compta 90, environ, mais  en retint 42, ceux qui étaient morts immédiatement ou en très peu de temps, dans les lieux même du combat. Leurs noms figurent  sur une plaque que l’on peut lire  sur un mur de  la chapelle Saint Louis des Invalides.

Ce sont ces 42 généraux dont Laurent Guillemot retrace en plusieurs pages la carrière militaire, dans l’ordre chronologique de leurs décès, commençant  par ceux qui sont morts dès le début des combats, jusqu’à la fin – comme leurs hommes.

Puis il ajoute  les noms des autres généraux décédés quelques mois ou quelques années après des suites de leurs blessures ou de maladies contractées pendant le service, infections de blessures mal soignées,  typhoïde …

Et on arrive au chiffre de 90 pour les généraux.

Voici la présentation de Laurent Guillemot :

 

Il relate   la chronologie  de la situation historique des conflits depuis la guerre de 1970 jusqu’au déclenchement du conflit mondial  dont nul ne pouvait prévoir qu’il pourrait être aussi sanglant et aussi durable. Il présente aussi les unités et les grades, puis  suivent les notices des 42 généraux :

– Le premier de la liste est le général Raffenel- né à Saint-Servan,  qui fit partie de Saint-Cyr dans la même promotion que Barbade, Pétain, Roques, d’Urbal et Charles de Foucault. A sa sortie, s’engagea dans le 1er régiment d’infanterie de marine. Il fait une belle carrière dans les troupes coloniales,  puis à Vannes, se familiarise avec le maniement du .nouveau canon de 75. En juin 1914,  il rejoint Brest pour prendre le commandement de la 3e Division d’infanterie coloniale,   » l’une des plus prestigieuses de l’année française, à l’âge de 58  ans « .

Le 22 août a lieu  la terrible attaque de Rossignol, sous un soleil torride, les hommes étant déjà épuisés, et les Allemands arrivant de tous les côtés. Ce fut un massacre.

« La vision du champ de bataille est effroyable.  Partout gisent les combattants des deux camps, au milieu des ruines du village de Rossignol … C’est là  qu’au soir de la bataille, au lieu-dit les Douze jours,  le capitaine Hartmann, du 3e régiment d’infanterie  colonial, découvre le corps sans vie du général Raffenel.  Le 22  août 1914 est le jour le plus sanglant de l’histoire de France,  avec le triste bilan de 22 000 jeunes Français morts au champ d’honneur. »

Le corps du général Ravenel fut rendu à sa famille et  il repose dans le caveau familial.  La citation à l’ordre de l’armée à titre posthume  le concernant indique laconiquement, comme si on était submergé par le nombre de tués, déjà    :   » Tombé glorieusement le 22 août 1914 « .

… vers le milieu de la liste, le général  Arrivet, né à Paris :

 » Il meurt à l’hôpital de Soissons,  à presque 64 ans,  après avoir gravi tous les échelons, de 2ème classe à général, et avoir passé quarante-quatre ans au service de son pays.

Citation à l’ordre de l’armée :  

 » A conduit brillamment sa brigade au feu. A trouvé une mort glorieuse, le 29 octobre 1914,  frappé d’une balle dans la tête pendant la visite de tranchées  situées à moins de 300 mètres de l’ennemi « . Il est enterré à Pommérieux « .

… – Général Serret :

Cité ainsi à l’ordre de l’armée  après sa mort des suites de ses blessures, le 6 janvier 1916  :

 » A conduit une série d’opérations  avec une énergie magnifique et une habileté consommée. Officier général de la plus haute valeur, d’une grande valeur et d’une activité inlassable. A montré toutes ses qualités dans la longue lutte qui s’est déroulée dans le secteur de sa division.  Officier général  de valeur exceptionnelle et de la plus haute distinction. Commande depuis plus de onze mois une division d’élite, dont il a su porter le moral au degré le plus haut, par son activité de tous les instants, son ardeur guerrière et l’élévation de ses sentiments. A fait preuve d’une éclatante bravoure et d’une entière compréhension de ses devoirs de chef en se portant, sous un feu d’artillerie extrêmement violent, jusqu’aux tranchées de première ligne, pour juger personnellement de la situation et se montrer à ses troupes. A été grièvement blessé et amputé de la jambe droite « .

A 48  ans, il est un des plus jeunes généraux de cette guerre morts au champ  d’honneur « .

… – Général Van Watermeulen  :

Né dans le Nord, père cultivateur, il gravit tous les échelons :

 » Blessé une première fois le 15 juillet 1916,  il est cité à l’ordre de l’armée :

 » A refusé de se laisser évacuer et a continué à commander sa brigade,  dans une situation très délicate, donnant à tous un magnifique exemple d’énergie, de sang-froid et de mépris du danger. …

Puis il est cité une seconde fois dans des termes tout aussi élogieux. Commandeur de la Légion d’honneur,  Croix de guerre 1914-1918  avec cinq palmes et une étoile de vermeil.  Il est mort deux jours après son 56 ème anniversaire.

Tels sont quelques-uns des héros auxquels  Laurent Guillemot rend hommage avec une affection attentive et admirative. Il y en eut tant, et parmi  nos Alliés aussi.

Un livre à faire figurer dans toutes les bibliothèques. Un trésor.

Carte – lexique militaire – Importante bibliographie  – Index des noms de personnes – Index des noms de lieux

Laurent Guillemot – La liste de Foch – Les 42 généraux morts pour la France – Editions de Fallois –  448 pages – 22 Euros

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Les  » Bleuets de France  » leur histoire, les très jeunes soldats de 1914-1918 – les Invalides – et la fleur du souvenir

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Peut-être les portez-vous, ces bleuets qui fleurissent aux alentours du 8 mai, du 11 novembre.

Ils ont leur belle histoire vraie ( j’ai eu la chance de trouver ce petit livre en principe pour enfants chez le bouquiniste du marché,  précisément ce que je cherchais ).

Elle est relatée sur les 2 pages de la fin du volume, les premières étant consacrées à une nouvelle joliment  romancée qui peut familiariser les  lecteurs au sort des très jeunes soldats   » venus en renfort à la guerre  : leurs aînés, qui étaient encore vêtus d’un pantalon rouge garance, les avaient surnommés  » les bleuets  »  à cause de leur uniforme bleu  » .

A l’Hôtel des Invalides, deux jeunes femmes, Suzanne Lenhardt, infirmière, Charlotte Malterre, fille du commandant de l’hôtel des Invalides, eurent l’idée de faire réaliser par les jeunes blessés des bleuets dont  la vente était évidemment utile à tous.

Voici ces deux pages, avec une adresse importante  :

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J’ai remarqué que nos amis anglo-saxons, canadiens, ont sur leurs vêtements le coquelicot du souvenir, qui fleurit aussi les si  trop – nombreuses tombes du Nord et de l’Est de la France, et cette fidélité me touche.

Donc, j’ai recherché notre Bleuet français.

Il existe, sous forme d’épinglette, à la librairie de l’Hôtel des Invalides à Paris… ( le voilà !!!  lorsque je suis allée voir l’exposition   » Mousquetaires !  « )… mais ailleurs ?

– Bleuet de France

– Marguerite de Belgique

– Coquelicot d’Angleterre

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Bon dimanche paisible pour toutes et tous – avec les bonnes nouvelles catholiques du jour- Retour sur le Centenaire de Verdun, qui a été célébré – dignement – dans des petites communes bretonnes

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Douaumont – le silence et le respect – le vent… tant de tombes, sans compter les corps encore épars et cachés sous cette terre qui a tant souffert

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– se souvenir et transmettre.

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Dans bien des  » petits  »  pays bretons, des cérémonies touchantes ont eu lieu, associant toutes les générations.

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Un livre …

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Les jeunes visitent les lieux sacrés

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L’église sera réparée

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Fête-Dieu tout en fleurs, avec procession, à Dinard

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Et  la belle réussite d’une école

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Merci OF – le Pays malouin etc – tous droits réservés, etc – copyrightIMG_0006

1915 – 1916 – Les premiers pas du  » Canard enchaîné  » – ( références – article de Laurent Martin dans  » Les Chemins de la mémoire – et son livre )

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Laurent Martin – Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu, histoire d’un journal satirique, 1915 – 2005 – Réédition  Nouveau Monde, 2005

Son article dans : Les Chemins de la Mémoire, Ministère de la Défense  -novembre 2015 – février 2016  ( N° consacré à :   » Medias dans la guerre – medias en guerre  » ) :  » 1915 – 1916 – Les deux naissances du Canard enchaîné  »

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Philippe Nessmann- La fée de Verdun – Roman ( Biographie romancée ) – Flammarion Jeunesse ( et tout le monde )

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Centenaire de la bataille de Verdun : 29 mai 2016

A Paris, de nos jours, l’itinéraire quotidien d’un  jeune homme passe devant un bâtiment en briques rouges, rue de Belleville  et il finit par remarquer qu’il s’agit d’une crèche, où les parents confient leurs petits enfants.  Cet immeuble porte l’inscription  » Fondation Nelly Martil « . Il en parle à sa grand-mère qui elle-même se souvient d’un fait-divers, trente ans plus tôt, en 1943. Elle marchait avec sa mère dans une rue près du Trocadéro, et elles ont vu une femme ensanglantée gisant sur le trottoir. La petite-fille devenue grand-mère n’a pas oublié, d’autant que les journaux de l’époque ont publié des articles donnant le nom de cette femme, Nelly Martil, cantatrice à la beauté célèbre, devenue infirmière, se dévouant pendant la Première Guerre mondiale sur les champs de bataille, au péril de sa vie, et plusieurs fois décorée.

Le narrateur plein de curiosité a envie de savoir si  cette femme est décédée de ses blessures. Il veut découvrir son parcours qui lui parait extraordinaire. Et il l’est !

A force de recherches dans les diverses institutions, de recoupements, il finit par retracer sa carrière.

Nelly Martin est née dans une famille modeste de Paris, son père étant gardien d’une école rue Martel à Paris, et déjà son talent était remarqué. Ses parents lui ont fait donner tous les cours dont elle avait besoin. Peu de temps après, le drame se produit, car Nelly perd son père, puis sa mère … L’orpheline est très rapidement sous la protection de Léopold Bellan,  qui  veut lui procurer toutes les chances.

Elle peut réaliser son rêve,  réussit le concours d’entrée au Conservatoire, et en sort avec un premier prix de chant.

Dans un album relié en rouge ( conservé à la Bibliothèque nationale de France), elle a collé toutes les coupures de presse qui prennent date dans sa carrière. Elle est de la Première d’  » Armide  » à l’Opéra de Paris, et après avoir dominé une petite cabale, des ennuis de santé, elle prend son essor, sous le regard bienveillant de Léopold Bellan et de son épouse.

Puis elle est engagée à l’Opéra-Comique où elle connait ses grands succès. Avec son joli visage, sa silhouette élégante et fine, elle attire l’attention, et la voilà à la une des revues de l’époque,  » Comoedia « ,  » La Vie heureuse « ,  » La Mode Parisienne »…

Il ne manquait  qu’un beau mariage  : elle épouse George Scott de Plagnolles, riche artiste renommé. La photo du mariage parait dans  » L’Illustration « , 12 juillet 1909. Elle continue sa brillante carrière, mais  tout à coup, remarque le narrateur, il n’y  a plus d’articles. Que s’est-il passé ? Mais la guerre  !

Nelly a cessé de chanter pour devenir infirmière.  Un article du journal  » La Mode  » fait paraître son portrait et l’information en 1917, en mentionnant les artistes devenues infirmières de la Croix-Rouge  :

« La gentille chanteuse de l’Opéra-Comique, elle,  n’a pas cru sa tâche suffisante  en soignant  les blessés à l’arrière; elle allait les chercher  près du front, sous les obus, sous la mitraille « .

Très courageuse, donc. George Scott, son mari, peint les scènes de guerre comme on photographie, en prenant lui aussi tous les risques.

Léopold et Clémence Bellan perdent sur le front le seul fils qui leur restait, Léo.  Ils décident alors de fonder des établissements destinés à recueillir des orphelins de guerre. C’est  un choc aussi pour Nelly, Madame Scott :  elle prend la décision d’obtenir son diplôme d’infirmière hospitalière et de partir pour le front.

Bien des femmes ont fait leur devoir de cette façon, en France, et aussi en Grande- Bretagne ( dont Agatha Christie  ! ) …

Quant à Nelly Marty Scott, son dossier militaire au Val-de-Grâce prend la suite des comptes-rendus  artistiques et mondains. Infirmière-major, elle est caporal, puis sergent,  décorée de la Croix de guerre avec étoile  de vermeil, toujours avec citations, remarquant qu’elle soigne, et chante aussi pour relever le moral des troupes  …  Verdun, le Chemin des Dames, le terrible gaz moutarde dont elle fut elle-même victime.

Sa mission continua après la guerre : elle soigne les prisonniers de guerre rapatriés d’Allemagne, elle lutte contre  l’ épidémie de grippe espagnole, que, fatiguée,  elle contracte aussi. Elle en guérit à grand peine.

Elle continua à chanter mais moins souvent qu’avant la guerre, et le nombre des coupures de presse se réduit. Mais  » L’Illustration  » montre  Nelly souriante posant en infirmière devant sa Fondation, rue Martel, en 1929.

Et le fait-divers, la blessure dans la rue ? Nelly a perdu son mari, et  elle a noué une liaison  avec un  chef d’orchestre, Gustave Cloëtz  … marié  … et c’est sa femme qui a attaqué Nelly au marteau.

Le narrateur s’est aussi rendu au cimetière où sont inhumés Nelly et George Scott à Paris.

Les étapes et lieux  de ses recherches  entrecoupent  des pans de la vie de Nelly, au fur et à mesure de ses découvertes. Il relate aussi des épisodes de la Première guerre mondiale, de témoignages de soldats.

La biographie romancée et vivante est enrichie de photographies, de documents. L’illustration de couverture reprend fidèlement une photo de la cantatrice- infirmière – héroïne de la grande guerre, et aussi d’un crime passionnel  (  avec le minimum de précisions, puisque le livre s’adresse à de jeunes lecteurs !).

Philippe Nessmann – Héroïnes de l’Histoire – La fée de Verdun –  Illustrations de François Roca – Flammarion-Jeunesse – Format 15 x 20 cm – 224 pages -13 euros – ( Dès 11  ans )

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