Josephine Johnson – Novembre – Roman ( Etats-Unis ) – Editions Belfond Vintage

Voici un grand livre, pas seulement un très bon roman, qui a une portée universelle et prend place dans la littérature de tous les temps, tous les pays.

L’auteur, Josephine Johnson, avait seulement vingt quatre ans lorsque  le chef d’oeuvre, qu’elle publia en  1934, obtint le  prestigieux Prix Pulitzer en 1935 : elle reste  la plus jeune lauréate pour un livre d’une grande maturité, qui n’évoque pas seulement les tragédies de la Grande Dépression, comme ses confrères John Steinbeck, William Faulkner,  mais parle à tout être humain des coups du sort, d’injustice, d’épreuves,   de fatalité et de beauté.

Souvenez-vous,  pour Scarlett d' » Autant en emporte le vent « , la terre de Tara était la seule chose qui comptait, la terre solide où elle revenait dans les tourmentes de sa vie,  » the red earth of Georgia « …
Chez Josephine Johnson, même la terre trahit.

Arnold Harmarne a cinquante sept ans au début du récit  et il a été élevé à la campagne, qu’il a quittée à seize ans :  » pour s’en aller à Bone, se créant là-bas une situation dans les fabriques de bois de construction.  Grâce à son sens de l’économie, il avait fait une ascension lente et dure, comme un chêne ou un frêne qui pousse avec effort mais dont le bois a bien plus de valeur que celui du peuplier qui s’élance de deux pieds en une saison.

Maintenant il était rabattu à la racine. Ce doit être une étrange expérience pour un homme que de travailler des années durant pour obtenir la sécurité et la paix et de voir en quelques mois le tout réduit à zéro; d’éprouver ce sentiment singulier de vide et de noir que donne le fait de n’être plus utile nulle part. Tout lui était venu lentement, et reparti d’un seul coup, aussi était-il devenu méfiant envers la terre elle-même.

Nous emportions nos lits dans le chariot. Notre voiture était vendue ainsi que la plus grande partie du mobilier. « 

La famille garde ce qu’on ne peut enlever : les souvenirs, et aussi les livres – ajoute l’auteur – parce qu’il y en avait trop à vendre,  » que la planète en était déjà encombrée « .

Elle retourne dans les collines du Middle West, là où se trouve le domaine, maison et terres, collines et vergers :

 » La maison était ancienne, et construite non pas de  poutres, mais de planches, de haut en bas,  à la manière des granges. Elle était recouverte de jasmin et de vigne vierge rouge enchevêtrés en lourdes masses au-dessus du porche.Le raisin sauvage noir  mûrissait sur la margelle du puits, et sur la pompe, il y avait un plant de vigne cultivée …   Ce premier printemps où tout nous paraissait nouveau, je le revois sous deux aspects  différents : l’un voilé de crainte et d’angoisse, partout où se trouvait Père, et comme sous un brouillard gris. Ce brouillard n’était pas toujours visible, mais toujours là; et cependant il se mêlait un autre sentiment à celui-ci,  notre amour pour le pays lui-même, changeant et beau à toute heure et de mille aspects divers « .

Leur Mère voit les pentes  chargées de pommiers anciens  qui semblent forts et beaux. Elle se représente les efforts à faire  pour la cueillette, mais elle en est simplement  heureuse. Sa fille, la narratrice,  Merle, sa petite soeur qui a dix ans, prennent cette vie nouvelle pour une grande aventure, observent les oiseaux, des animaux inconnus,  se réjouissent de trouver des pelouses de myosotis ou de pensées sauvages. Pourtant Margot comprend  que non seulement la  terre, mais la maison, sont grevés d’hypothèques, ce qui mine son père et lui donne une inquiétude  permanente. Quand sa mère le découvre également, alors qu’elle se croyait à l’abri, elle  garde simplement au fond d’elle  :   » une espèce de paix intérieure. Je pense que c’était la foi « ,  dit sa fille.

Tous les ans, il faut trouver l’argent pour payer les hypothèques …

Pendant dix ans, le temps du récit, la famille se répartit les tâches, et vit pratiquement en autarcie.

On trait les vaches, et on vend le lait à la ville voisine … on vend aussi les oeufs, la volaille, les porcs  et les lapins. Il y a tout ce qu’il faut pour du pain, et  le gâteau d’anniversaire.

On n’achète que peu de choses : les fameuses rondelles pour  fermer les bocaux de légumes ou de fruits. Tout pousse, et il leur arrive de passer des nuits afin que les abondantes récoltes de cerises  soient  transformées en conserves. Le climat est rude mais  ils savourent  les épinards, et les fraises.

Vu de l’extérieur, cela semble une parfaite répartition, et une véritable organisation. Le père a embauché un aide, qui le quitte pour travailler sur le chantier d’une route. Son remplaçant est Grant Koven, un des fils du fermier voisin. Pour salaire, il a les repas et une participation aux ventes des récoltes.

Ils ont aussi deux fermiers voisins, les Rothman au  Nord qui ont une meilleure terre, les Ramsey, plus au Sud,  des Noirs moins bien lotis, avec cinq  enfants, dont deux adoptés. Tous s’entendent bien, se prêtent aide, secours, outils, se rendent service.

Karren, la fille aînée, à la beauté sauvage, est aussi une préoccupation pour son père.  Elle mène sa vie propre, et il lui arrive de partir au galop avec l’alezan parcourir la campagne … son père alors malgré sa fatigue veille jusqu’à son retour. Elle inquiète sa soeur Margot qui remarque à quel point son attitude trouble la famille …  Elle provoque un drame le jour de  l’anniversaire de son père, et on peut considérer qu’après ce jour, la vie sera compliquée. Cependant la paix revient quand Karren remplace  l’institutrice et est absente toute la journée.

Quelque chose ne va vraiment pas avec Karren, car Margot va à l’école voir  comment  se comporte sa soeur, et ce qu’elle constate l’effraie, au point qu’elle avertit ses parents que Karren est incapable d’enseigner, que les enfants ne peuvent rien apprendre avec elle.

Courageuse Margot, mais comment faire comprendre à Karren que la seule solution est de revenir à la ferme … Il le faut pourtant.

Un jeune  homme sympathique et séduisant, Grant,  et trois jeunes filles. On pourrait penser qu’il y aura  une rivalité amoureuse ? Pas du tout ! Les trois soeurs aiment Grant :  chacune son secret.

Même l’homme qui vient chaque année récolter   » les loyers « , les hypothèques, se montre  chaleureux et humain.

La tragédie vint du  ciel. Lors du printemps de la dixième année, la pluie se fit attendre. Les mois passèrent, et la chaleur envahit tout :

 » En juillet la moitié du maïs avait péri et crissait dans les champs comme du papier.  Les pâturages étaient carbonisés. Je tombai dans les bois un jour, la poussière des feuilles mortes s’envola en un nuage. Le lait tarissait dans les mamelles des vaches. Nous entendions dire que les prix montaient,  mais Père ne gagnait pas davantage  sur son lait et obtenait moins d’argent pour les vaches  qu’il vendait puisque les autres fermiers faisaient de même…  Les mares  n’étaient plus qu des trous béants, craquelés, lisses de boue séchée. J’entendais continuellement meugler les veaux dans les pâturages, ils avaient chaud et soif mais je ne pouvais leur donner à boire que le soir.

Il fallait aller puiser de l’eau à trois milles de là dans un étang, et les chevaux avaient des plaies, même après leur repos durant  le temps  où nous avions emprunté les mulets de Ramsey.  La chaleur était comme une main posée  sur le visage nuit et jour. Quand tout serait mort enfin,  je pensais que nous serions délivrés de l’espoir, mais l’espoir est une obsession qui ne meurt jamais.  Peut-être les mares vont-elles se remplir … Les pâturages d’automne  pourraient reprendre avec la pluie,  l’eau monterait dans les citernes…  Il y avait toujours cette horrible torture de l’espoir  qui ne mourrait qu’avec la vie.

Merle, seule, ne semblait pas se douter de la chaleur.  Elle travaillait aux champs avec Père et Grant, elle était bronzée d’un brun foncé mordoré. Je remarquai qu’elle devenait plus silencieuse en ce temps-là « .

Un jour, de gros nuages survinrent, et on sortit tous les récipients. Mais ils s’effilochèrent, passèrent en ne laissant tomber que quelques gouttes.

Le pire se produisit : le feu envahit les terres qui étaient au plus sec, et il y eut pire encore … il semblait que la tragédie ne finirait pas.

Dans la construction habile de son roman, la narratrice va jusqu’au bout du drame  injuste. Il convient de revenir alors aux premières pages, au  » prologue  » qui prend tout son sens. La narratrice réfléchit:

« Ce fut une longue année que la dernière, et plus pleine de signification que ne l’avaient été les dix précédentes. Il y eut des nuits où je sentais que nous avancions vers une heure terrible et sans espoir mais, lorsque cette heure arriva, elle fut hachée et confuse parce que nous en étions trop près, et ne ne compris même pas bien qu’elle était venue.

Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les  jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé ; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour « .

Une beauté d’écriture qui sert admirablement la profondeur de la réflexion. Le lecteur accompagne la famille courageuse, et ses voisins. On aimerait tellement que quelque chose se produise pour les délivrer de leurs malheurs !

Ce que disait Fellini à Georges Simenon, au cours d’une conversation entre amis, pourrait convenir à ce récit :

 » Lorsqu’on referme un de vos récits,  même s’il finit mal, et en général il finit mal, on y a puisé une énergie nouvelle. Je crois que l’art, c’est ça, la possibilité de transformer l’échec en victoire, la tristesse en bonheur. L’art, c’est le miracle « 

( Dans : L’Express,  4 novembre 1993 )

Josephine Johnson – Novembre – Roman traduit de l’anglais ( Etats-Unis ) par Odette Micheli – Editions Belfond Vintage –  192 pages – 14 Euros

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