Elizabeth Macneal – La Fabrique des poupées – Premier roman traduit de l’anglais – Presses de la Cité

Le thème, des articles élogieux, m’ont donné envie de lire ce roman qui dépayse en emmenant la lectrice/le lecteur dans le Londres de Charles Dickens, vers  1850.

Comment Iris, prisonnière comme sa soeur Rose de  la  » Fabrique des poupées  » va-t-elle trouver sa liberté, et suivre sa vocation, qui est de peindre ? Pas des visages de poupées, mais des tableaux. Déjà, la nuit, elle se cache dans la cave pour faire son autoportrait. Mais  Rose la découvre. Prisonnière, Rose, elle aussi,  car les deux soeurs travaillent tout le jour sous la domination d’une femme méchante, et la nuit, courte nuit,  elles dorment ensemble dans une soupente.

Et pourtant, son rêve se réalise…  Iris devient le modèle de Louis Frost, jeune peintre du groupe des préraphaélites, et avec elle, nous entrons dans leur atelier, nous les entendons, et les accompagnons dans leurs espoirs, leurs travaux.  Une autre modèle deviendra la célèbre  » Ophélie « …

Court le long du livre le petit Albie, comme un  jeune frère de David Copperfield; il coud la nuit des robes pour les poupées, et le jour cherche des proies pour l’affreux Silas, macabre taxiderniste.

Et ce Silas se croit amoureux d’Iris, qu’il suit, traque dans un Londres qui devient inquiétant …

Je dois dire que j’ai eu du mal à lire le premier chapitre, consacré aux  activités du taxidermiste, car il est particulièrement macabre, et même malsain. Peut-être est-ce une erreur de construction pour un premier roman, que de confronter le lecteur, même amical et ouvert, à ces horreurs…  Je suis passée vite, et j’ai eu ensuite plaisir à suivre l’émancipation d’Iris d’autant que j’ai une prédilection pour les préraphaélites dont les techniques sont décrites d’une façon fort intéressante.

En résumé : bon roman, auteur à suivre !

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 » Royal Mail  » britannique célèbre la Nativité dans un joli timbre – avec une flamme postale en l’honneur de Kazuo Ishiguro

 

Kazuo Ishiguro est né à Nagasaki, et,  jeune enfant, est venu en Grande-Bretagne avec ses parents.

Il  parlait japonais à la maison, mais écrivit très vite en langue anglaise, et ses livres ont connu un succès immédiat, notamment avec le Booker Prize.

Son roman  » Les vestiges du jour  » a été adapté au cinéma, et le film est souvent rediffusé à la télévision.

Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 2017

Quelle bonne idée, cette   » flamme postale  » en son honneur !

Barbara Pym – Des femmes remarquables – Roman traduit de l’anglais – Editions Belfond Vintage

Les éditions Belfond ont l’excellente idée de poursuivre la réédition des romans de Barbara Pym, d’autant que Des femmes remarquables  (   » Excellent women  » ) est l’un de ses meilleurs titres.

Mildred Lathbury, jeune femme charmante d’une trentaine d’années, vit à Londres, dans les années 1950 –  où l’on connait encore les tickets de rationnement – de la façon la plus convenable qui soit.

Fille d’un pasteur, elle  a vécu avec lui jusqu’à son décès, puis s’est installée dans un appartement dont elle partage la salle de bains avec les locataires de l’étage du dessous. Elle vit toujours dans l’ambiance du presbytère car elle a gardé les meubles, et  elle consacre tous ses après-midis à l’accompagnement de dames âgées et isolées, sans oublier ses visites au pasteur local,  le révérend Julian Mallory et  sa soeur Winifred, ses participations au fleurissement de l’église, les réunions diverses, ventes et thés de charité.

Un jour, dans un lieu improbable, le local des poubelles, elle rencontre la nouvelle locataire, Mrs Napier, femme élégante, pleine d’allure, énergique. C’est ainsi qu’elles font connaissance et conviennent de  l’utilisation commune de la salle de bains.

C’est ainsi aussi que la passion fait irruption dans l’immeuble et dans la vie sage de Mildred. Car le  visiteur suivant est non pas encore Mr Napier, qui viendra plus tard, mais un collègue célibataire et ethnologue de l’épouse, le séduisant Everard Bone.

Puis le mari, Rockingham Napier, officier de marine qui était en Italie, prévient  par télégramme qu’il revient, et c’est Mildred qui reçoit le télégramme. La voilà tout affairée, car elle a déjà remarqué que la belle Mrs Napier n’était pas la ménagère idéale et qu’il vaut mieux que ce soit elle Mildred qui prépare le bon thé pour l’accueil. Mildred est souvent préposée aux tasses de thé, qui permettent de rompre le silence ou de reprendre des forces après une émotion. Mais pourtant, lors de leur première entrevue :

 »  ( Rockingham ) s’approcha de moi avec leur flasque de vin et je le laissa remplir mon verre.  Je commençais à entrevoir ce qui pouvait pousser les gens à boire pour masquer leur embarras, et  je repensais à maintes pénibles réunions paroissiales qui eussent pu s’améliorer, si d’aventure quelqu’un  avait ouvert une bouteille de vin. Mais il nous fallait, nous autres,  nous contenter des secours du thé, et je songeai que nous avions un certain mérite à nous en tirer aussi bien  avec cet inoffensif stimulant . »

Et des émotions, elle en connaitra d’autres. Car la passion surgit aussi au presbytère en la personne d’une dame veuve qui loue  au pasteur et à sa soeur un appartement  meublé resté libre à un autre étage. Mr Mallory, saisi d’un véritable vertige, va jusqu’à ajouter son tapis personnel, celui de son bureau, et un événement en entraînant un autre, à lui demander sa main.

Chacun se confie à  Mildred, car Winifred voyait en elle l’épouse idéale pour son frère …

Dans sa vie si bien rangée, il y a Dora, son amie d’enfance avec laquelle elle partage des vacances et des souvenirs. Elle va de temps en temps déjeuner avec William, le frère de Dora, qui lui aussi travaille à Londres dans un bureau. Dora la souhaitait comme fiancée possible pour son frère, mais l’attraction que pouvait exercer William s’est perdue dans ses manies de personnage pittoresque.

Le turbulent couple Napier invite Mildred à une séance de la Société d’anthropologie à laquelle appartiennent Helena Napier et Everard Bone. Barbara Pym y a travaillé et  son récit montre qu’elle en  a l’expérience.

Elle observe tout son monde qu’elle décrit à merveille avec son oeil d’ethnologue et son humour ingénu, particulièrement lors de la crise de couple chez les Napier, quand Everard prend la fuite.

Mildred se pose des questions : est-il préférable de rester célibataire ? ou de trouver une âme soeur, un époux ? Elle est sensible au charme masculin des nouveaux arrivés dans sa vie, analyse l’attitude de ses relations, et elle est appréciée, pas seulement pour ses tasses de thé !

Elle fait des efforts de coquetterie, s’offre un nouveau chapeau dont elle attend des compliments  … Mais on ne sait pas, quand le récit se termine, de quelle façon sa vie sera orientée, et si les ultimes bouleversements que connait son entourage, pasteur y compris, auront des répercussions sur sa façon de vivre.

Il est intéressant de consulter la biographie de Barbara Pym, femme de grand talent et de caractère, qui  ne s’est pas mariée, mais a vécu plusieurs liaisons dont  l’une avec un homme politique célèbre. Elle a donc réellement étudié les moeurs de la vie londonienne à  son époque, et a consacré sa vie à ses romans, nombreux, au style unique  si reconnaissable, gentiment ironique, si attachant. Sa soeur et elle ont partagé un cottage, et on la voit sur les photographies toujours souriante, avec des chats visiblement choyés.

Personnellement, j’avais commencé à la lire lors des premières rééditions en poche de ses tendres et savoureux romans, ou chez Christian Bourgois,  l’un suivant l’autre, tant leur charme est grand. Je ne connaissais pas celui-là, et je suis ravie de le découvrir.

Le dépaysement est assuré !

Barbara Pym – Des femmes remarquables – Roman traduit de l’anglais par Sabine Porte – Editions Belfond Vintage – 320 pages – 17 Euros

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Hannah Rothschild – L’improbabilité de l’amour – Roman traduit de l’anglais – Editions Belfond

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Un bon gros roman de plus de 700 pages, évoluant en thriller,  qui tient chaud dans les frimas,  un cadeau somptueux et spectaculaire pour toutes occasions  !

Suivez les aventures d’un tableau – de Watteau -, d’une jeune femme en quête d’un amour sincère, exprimant sa passion pour le beau à travers la cuisine qu’elle élabore avec art,  pénétrez dans un monde  où tout n’est pas qu’amour désintéressé de la peinture …

L’auteur est un excellent guide. Hannah Rothschild  préside  le conseil d’administration de la National Gallery de Londres,  est aussi  chroniqueuse dans divers magazines, réalisatrice de documentaires, et une excellente observatrice du milieu qu’elle connait parfaitement. Roman à clefs ? Peut-être !

Le prologue décrit avec humour le déroulement d’une vente aux enchères  par une grande maison de Londres, Monachorum and sons, à l’occasion de la mise en vente du tableau exceptionnel  de Watteau,  » L’improbabilité de l’amour « , qui donne donc son titre au livre. Les invités, riches, célèbres, excentriques,  arrivent comme sur une scène de théâtre, et sont accueillis par des  assistantes et assistants spécialement affectés à leur confort.

Extrait :

 » Imperturbablement, Marina et son équipe de télévision encerclèrent le comte Beachendon.

– Lord Beachendon, êtes-vous surpris par l’attention dont bénéficie ce tableau  ?

L’improbabilité de l’amour est l’oeuvre d’art la plus exceptionnelle que Monachorum ait jamais eu le plaisir de mettre en vente. 

– De nombreux experts s’accordent à penser qu’il ne s’agit que d’une esquisse  et que sa valeur estimée est sans commune mesure avec son importance.

– Laissez-moi vous répondre par une autre question : comment évalue-t-on une oeuvre d’art ?  Cela n’a rien à voir avec la peinture utilisée, la toile, ou même le cadre. Non, la valeur d’une oeuvre  est déterminée par le désir. Tout dépend de qui veut la posséder, et à quel point.

– Vous croyez vraiment que ce petit tableau peur valoir des dizaines  de millions de livres ?

–  Des centaines de millions ».

Dans le premier chapitre, seulement six mois plus tôt, une jeune femme, Annie, cherche un cadeau pour l’anniversaire d’ un homme qu’elle a rencontré au cours d’une conférence sur l’art. Elle a pensé qu’elle pouvait lui faire confiance. Elle a peu d’argent, et entre dans la boutique d’un brocanteur où elle voit un tableau posé contre le mur derrière un ficus. Le tableau serait un lien entre eux, et elle parvient à le marchander à un petit prix.

Enfin ! dit le tableau qui s’exprime, et c’est une originalité – excellente – du livre :

 »  Je savais que quelqu’un viendrait à mon secours, mais je ne pensais pas que cela prendrait si longtemps … parce que  ma valeur est inestimable et que je suis l’oeuvre fondatrice de tout un mouvement artistique. Et si cela ne suffisait pas, on voit en moi la représentation la plus belle, la plus émouvante et la plus excitante qui soit de l’amour.

Un profond sentiment de joie, d’optimisme et de gaieté a présidé à ma création, mais ma composition masque une âme tourmentée  et  dévorée par le mystérieux poison du désespoir. Malheureusement, j’exerce malgré moi un pouvoir imprévisible sur les hommes et sur les femmes. Tantôt je suis pour eux une source inépuisable  d’inspiration et de soutien, tantôt  l’inverse. Je suis à la fois la conséquence et la source de tragédies  …

… Je me sentais de plus en plus seul dans la boutique de Bernoff. Il est prétentieux de supposer que les humains ont le monopole  de la communication. Nous autres tableaux discutons aussi avec nos semblables. Mais essayez d’entretenir une relation avec  un moule à gâteau ou un mug  …  Ma langue natale est le français d’avant la Révolution, mais  j’ai séjourné en  Espagne, en Angleterre, en Russie,  en Scandinavie,  en Allemagne, en Italie et même  en Amérique  …

…  Mais tout de même, un chef-d’oeuvre  puise un certain sang-froid  dans sa conviction que l’excellence triomphera. Après tout, que sont quelques décennies  lorsqu’il nus reste  des siècles pour inspirer, plaire et séduire ? « 

C’est sur  ce rythme, avec ce style vif, élégant et précis, que se poursuivent les aventures du chef-d’oeuvre. Car l’anniversaire ne se passe pas comme Annie le souhaitait. Le tableau observe Annie préparer avec dextérité un délicieux repas, allumer les bougies, et répondre au téléphone. Elle s’effondre alors  et pleure pendant des heures puis sombre dans le sommeil. Au réveil, elle décide de faire face à la rupture qui en suivait une autre …  Tout va vite, car elle doit aller récupérer sa mère aimante mais alcoolique au commissariat, et chemin faisant, elle voit que la boutique du brocanteur a été totalement détruite par un incendie.

Parallèlement, Rebecca  Winkleman,épouse d’un producteur de cinéma, fille  du marchand d’art Memling  Winkleman,  avec qui elle travaille dans la galerie du même nom,  veut offrir selon son habitude un repas somptueux et raffiné  à d’éventuels clients, mais son  chef cuisinier vient d’être victime d’une crise cardiaque. On lui recommande Annie, dont on connait les talents culinaires, et effectivement la jeune fille montre une créativité  exceptionnelle …

C’est ainsi que se croisent les destins d’ Annie et de Rebecca, autour d’un tableau qui va les amener à faire d’étonnantes découvertes sur elles-mêmes, sur  leurs familles, dans les grands tourments de l’Histoire.

Le tableau a-t-il été volé ? Memling,  père de Rebecca, a-t-il fait partie de ces détrousseurs dénués d’humanité et de scrupules qui ont sévi  au cours de la Seconde guerre mondiale ? Pourquoi l’innocente Annie se retrouve-t-elle en prison ? Mais heureusement sa mère et un nouvel amour  vont voler à son secours !

Et le tableau, sorti de son silence,  ne cesse de commenter !

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( Jean-Antoine Watteau – L’embarquement pour Cythère – détail – 1717 –  et en couverture : Les comédiens italiens – détail )

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Hannah Rothschild – L’improbabilité de l’amour – Roman traduit de l’anglais par  Valérie Bourgeois – Editions Belfond – 720 pages – 23 euros

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Lisa Ballantyne – Le piège de la mémoire – roman ( suspense ) – traduit de l’anglais – Editions Belfond

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Un magnifique suspense, un roman  multiple, très riche, par ses rapports à l’enfance, l’amour ou la  méchanceté – en famille, ou ailleurs, la fameuse  » résilience  « ,  le bien, le mal, l’amour maternel, l’amour paternel – et un road-movie sur  les routes de Grande-Bretagne depuis le Nord extrême jusqu’au Sud.

La construction habile, impeccable, fait alterner les périodes, celle  qui se situe  en décembre 2013,  et les journées  de la fin 1985.

Une scène  forte au tout début situe l’action, en cette fin 2013,  en même temps que  les personnages principaux.
Margaret est enseignante à Londres, et après avoir terminé sa journée, elle reprend sa voiture pour rentrer à la maison, où l’attend sa famille, son  mari Ben et ses deux jeunes enfants. En tant que directrice adjointe de la Byron Academy, elle s’est occupée particulièrement d’un élève, Stephen, à qui elle veut donner toutes ses chances, alors qu’il est considéré comme difficile, et précisément, il vient de faire une bêtise. Soucieuse, elle tombe dans la neige qui commence à envahir le paysage, se blesse au genou,  puis  sa voiture est prise dans une file  :

 » Margaret ne vit pas ce qui heurta soudain sa voiture, mais elle sentit un choc brutal à l’arrière, et l’airbag se déploya violemment sur elle. Malgré son coup de frein brutal,  son véhicule vint emboutir  la jeep,  et le bruit de la tôle froissée  lui coupa le souffle. Le capot se souleva, puis tout devint noir    …   Après avoir essayé, sans succès d’ouvrir la portière côté conducteur, Margaret se  pencha  pour attraper son sac dont le contenu  s’était répandu  sur le plancher, mais, dans l’obscurité de l’habitacle, elle n’arriva pas à localiser son téléphone.  De même, elle ne réussit pas à  ouvrir la portière  passager, elle aussi endommagée par la collision. 

Derrière le capot,  on apercevait une lueur, comme si le moteur avait pris feu « .

Elle tente de casser la vitre, de ses poings, avec ses chaussures, mais n’y parvient pas et la peur la gagne.  Mais elle voit surgir la grande silhouette d’un homme qui se penche vers elle, et qui, après bien des tentatives,  casse la vitre avec sa main, et évidemment se blesse. Il la tire hors de la voiture juste avant l’explosion, et elle remarque  qu’il  la protège quand ils tombent sur le talus.  Elle a tout juste le temps de voir que le visage de l’inconnu est plein de cicatrices de brûlures, et qu’il est blessé à la tête. Puis les secours arrivent, et préviennent  Ben. L’inconnu est parti dans la nuit, et elle se promet de le retrouver afin de s’assurer qu’il est soigné, lui aussi.

Des années auparavant, il est question de  l’épouvantable famille  McLaughlin, à Glasgow.  Big George, le gentil géant, yeux bleus, cheveux noirs, a survécu après les coups donnés à l’école par une non moins  épouvantable religieuse et les passages à tabac de son père  – un monstre détesté autant que craint. Mais il ne sait toujours pas lire ni écrire. Il doit donc travailler dans l’entreprise familiale, un garage où se passent des choses inquiétantes. Son éclaircie dans  la vie, c’est son amour pour Kathleen, et Molly, la petite fille qu’ils ont eue ensemble  et qu’il a reconnue. Il a demandé Kathleen en mariage deux fois,  et elle n’a pas pas accepté, non pas parce qu’elle ne l’aime pas, bien au contraire mais son besoin de sécurité a été le plus fort. Elle a épousé un homme qui aime Molly, maintenant âgée de sept ans, comme sa fille.

George ne cesse de penser à Kathleen et à Molly.  Il pense que le moment est venu d’aller les chercher, toutes les deux, et de partir ensemble, puisqu’il a réussi à subtiliser un gros sac d’argent  trouvé dans le garage.  Cela ne se passe  pas comme il le souhaitait.  Kathleen l’aime toujours, mais elle reste avec John.  Georges veut voir sa fille, et il la rencontre sur le chemin de l’école alors qu’elle tente de se défendre contre d’autres petites filles qui se moquent d’elle  et de son oeil souffrant caché par un bandeau façon corsaire, elle  si charmante.

C’est très simple :  George  prend sa fille avec lui pour la protéger …  et ils partent en voiture ensemble. George lui explique la situation, dit à Molly qu’il est son vrai papa, mais l’enfant prend peur …  Et les voilà en route,  menant une vie de fuyards pourchassés par la police, car Kathleen a donné l’alarme. D’autres enlèvements d’enfants ont eu lieu dans la région.

Son plan est de retrouver dans le sud de l’Angleterre une  maison que sa mère lui a transmise.

Ils y parviendront, en nouant des liens très forts, le père protecteur, l’enfant courageuse, vive, qui s’adapte à la situation  …

Ce que George savait, c’est qu’ils étaient recherchés par les autorités … ce dont il ne pouvait se douter, c’est qu’un triste personnage, un journaliste médiocre nommé Angus,  allait les mettre en péril,  à force d’imprudences. Partout Angus provoque des catastrophes au point d’ alerter les frères de la tribu McLauglin, qui n’hésitent pas à tuer  ( attention, quelques scènes violentes )  en utilisant les  ressources de leur garage, l’essence, le béton.

La petite Molly voit une scène terrible, sur laquelle elle gardera le silence tout le reste de sa vie, et elle oubliera  …

Margaret-Molly subit une autre secousse, ce soir de décembre 2013, et peu à peu, elle reconstitue la scène de son enfance.  Elle a retrouvé à l’hôpital son sauveur, et elle lui rend visite en lui parlant alors qu’il a été mis dans le coma…

On ne lâche pas une page avant la scène finale, qui est si belle et émouvante.

Un beau travail, solide, de romancière …

Lisa Ballantyne  – Le piège de la mémoire – Roman traduit de l’anglais par Carla Lavaste – Editions Belfond –  441 pages – 21 euros

 

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Stella Gibbons – La ferme de cousine Judith – roman d’humour traduit de l’anglais – Editions Belfond Vintage

 

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Les dames du Prix Femina en 1934 ont eu  la main heureuse en décernant leur prix Femina Etranger à Stella Gibbons pour son roman alors intitulé  La Ferme du Froid accueil  ( Cold Comfort Farm ). Les concurrentes déçues, Rosamund Lehmann et Elisabeth Bowen, eurent l’appui de Virginia Woolf qui manqua s’étouffer de dépit, en avalant son thé de travers, car  elle  qui avait déjà reçu ce prix ne comprit pas du tout qu’il puisse couronner un roman satirique très drôle.

Il lança son auteur, poète, journaliste, écrivain, et obtint un grand succès, relayé par une suite, et des oeuvres de toutes sortes. Le voici réédité dans  sa fraîcheur subversive, avec un titre différent  – tandis que d’autres romans de Stella Gibbons sont  proposés aux Editions Héloïse d’Ormesson.

Le lecteur doit effectuer un petit effort d’adaptation pour en goûter  la saveur,  car l’humour est décapant, quelquefois déstabilisant, ironique. Stella Gibbons a réussi sa satire des romans campagnards  misérabilistes façon   » La Renarde  » de Mary Webb, et autres célébrités intouchables alors.

Elle transporte sa jeune, jolie, intelligente et  sympathique  héroïne, Flora Poste, de son milieu londonien mondain et snob jusqu’à la ferme de ses cousins, au nord de l’Angleterre, de plus, en pleine mauvaise saison. Flora, devenue subitement orpheline, vivait  provisoirement chez une chère et élégante amie et se rendait  avec elle et ses flirts dans tous les endroits chics, mais elle savait que sa situation était provisoire. Elle chercha  alors  un toit et elle écrivit à divers membres de sa famille pour leur demander un hébergement. Façon Jane Eyre,  mais les deux héroïnes  ont très peu de points communs !

La seule à lui répondre favorablement avec une invitation concrète est sa tante  Judith – et il ne lui reste plus qu’à se rendre jusqu’à cette ferme et à faire connaissance de ses nombreux cousins.  On vient la chercher à la gare dans un ancien boghei – à travers une campagne humide, jusqu’à la ferme très peu hospitalière. Elle a sa chambre, sale, comme tout le reste. Mais elle agit comme Scarlett, avec énergie et sens de l’organisation.

Après un premier repérage, elle parvient à faire nettoyer les rideaux rouges de sa chambre, elle  pousse quelques restes sur la table commune de la cuisine pour un thé convenable. La cuisine est  préparée dans l’âtre, grâce à un chaudron – et évidemment, l’électricité n’est pas parvenue jusque là. Il y a beaucoup à faire.  Les cousins sont plus que pittoresques, excentriques, Tante Judith incarne la mélancolie, et dans une pièce là-haut, vit la douairière, qui ne sort qu’ une fois l’an pour  vérifier que tout son monde est présent dans sa maison. C’est qu’il existe un terrible secret …

Le taureau de la ferme, toujours enfermé dans son box, mugit d’énervement. Flora ouvre ses portes  et il devient très gentil dans son pré…

C’est Adam qui s’occupe des vaches :

 » Les bêtes se tenaient tristement, la tête baissée  sur l’auge de leur stalle.  Disgracieuse, Insoucieuse et Dédaigneuse  attendaient leur tour d’être traites. De temps en temps, avec un bruit  râpeux et aigu  comme celui d’une  lime passée dans la soie, Dédaigneuse  promenait maladroitement sa langue rêche  sur le flanc osseux de Paresseuse,  toujours humide de la pluie tombée cette nuit  à travers le toit; ou bien Insoucieuse  levait ses larges yeux inexpressifs  vers le râtelier au-dessus de sa tête, d’où elle arrachait une bouchée de toiles d’araignée. Une lueur faible, humide et trouble, analogue à celle qui brille sous les paupières d’un homme fiévreux, baignait l’étable « .

En deux jours, Flora conçoit un plan pour chacun de ses cousins et neveux, qu’elle commence à mettre à exécution, avec grande persévérance.   Elle s’intéresse beaucoup à la ravissante jeune fille de la maison, qui parcourt la lande … et entreprend d’organiser son mariage avec le jeune châtelain voisin qu’Ellfine  aime  ( et réciproquement ). Flora discerne les points faibles de chacun, éloigne le prédicateur terrible  jusqu’aux Etats-Unis, transforme un autre, passionné de cinéma  … en acteur … ainsi de suite,  jusqu’au final, éblouissant !

Et elle-même ? Elle a évité au village l’ennuyeux Mr Mybug, et elle a trouvé l’âme soeur. Tout est bien qui finit bien.

Un roman à redécouvrir, car il dépayse à tous points de vue et rend l’humeur joyeuse.

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Stella Gibbons – La ferme de cousine Judith – Roman traduit de l’anglais par Iris Catella et Marie-Thérèse Baudron – Editions Belfond Vintage – 351 pages – 15 Euros

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Rachel Wells – Alfie le chat du bonheur – Roman traduit de l’anglais – City Editions

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C’ est Alfie qui raconte ses tribulations de chat londonien  » d’intérieur   » d’abord très choyé, heureux chez  Margaret. Ils formaient avec la chatte Agnès une vraie famille. Puis Agnès, très âgée,  est partie au paradis des chats,  et ensuite  un matin, Margaret ne s’est pas réveillée.

Linda et Jeremy sont arrivés pour évaluer les  meubles, les souvenirs, et leur préoccupation était de vendre au plus vite. Alfie a bien compris qu’il serait confié à un refuge, et comme il avait de très mauvais renseignements sur ces abris provisoires, il a préféré  partir à l’aventure.

Il n’avait pas du tout l’habitude de la rue, et a vite réalisé qu’elle était pleine de dangers.  Il a appris à traverser les rues en évitant les voitures, mais il a compris aussi que d’autres chats pouvaient être de véritables ennemis, défendant leur territoire, et que certains chiens attaquent. D’ailleurs, il a été blessé.  Au bout de quelques jours, il a dû manger des souris… toutes crues !  Sur son chemin, il a trouvé des  chattes amies qui lui ont donné des conseils de survie, et l’une d’elles lui a permis de s’abriter au sec dans son cagibi.

Et puis, son  instinct le mène vers Edgar Road. Il repère une maison avec un jardin, et remarque qu’un camion de déménagement installe les meubles.  Il se dit que les nouveaux habitants auront peut-être  besoin d’un chat, et se présente par la chatière qui donne sur le jardin.

Effectivement,  une jeune femme, Claire, emménage et lorsqu’elle l’aperçoit, elle se montre immédiatement très gentille et hospitalière, lui donne à manger, et le lave dans la baignoire, car après toute cette période d’errance, le pauvre Alfie est tout boueux, griffé et maigre. Il ne se reconnait plus.

Il remercie Claire avec force ronronnements et câlins. Lui qui est passé par des épreuves se rend compte que la jeune femme  pleure, et est désemparée, même dans une belle maison.

Et il a appris de son expérience :

 » Je savais que j’étais  capable de  me débrouiller tout seul.  Pourtant ce mode de vie ne convenait pas à un chat comme moi. Je ne voulais pas être sauvage, je ne voulais pas passer mon temps à me battre.  Je voulais  pouvoir me coucher sur les genoux de mon maître ou de ma maîtresse, sur une couverture bien chaude aussi; je voulais qu’on me donne des terrines pour chats, du lait et de l’affection.  J’étais fait pour cette vie de chat.  Je ne pouvais rien y changer et d’ailleurs je n’en avais nullement l’intention. 

Le souvenir des nuits froides et solitaires des mois derniers était encore bien frais dans mon esprit : la peur qui ne me quittait jamais, la faim, l’épuisement.  Je ne pourrais plus supporter de vivre ainsi et je n’oublierai jamais cette période.  J’avais besoin d’une famille, j’avais besoin d’amour et de sécurité. C’était ce dont j’avais besoin le plus au monde et je n’en demandais pas davantage. « 

La rue lui plait. Il se dit qu’une seule maison n’est pas suffisante pour assurer sa sécurité, et il ne veut plus jamais se  retrouver seul.  Précisément, Claire l’a  pris en affection, et lui donne tout ce dont un petit chat  a besoin. Inconvénient :  elle travaille, et est absente toute la journée … et il y a ce week-end de trois jours où elle est partie dans sa famille.

Alfie a trouvé la solution : plusieurs maisons ! Il sera un  » chat de pas-de-porte « .

La deuxième maison est idéale : un célibataire qu’Alfie apprivoise, et qui lui assure son poisson quotidien, plus de l’affection, et une douce couverture sur un fauteuil.

Il ajoute deux familles avec enfants …

Evidemment, il lui faut  se rendre d’un endroit à un autre, si bien que chacun se croit le seul propriétaire d’Alfie.

Alfie devient chat gardien. De son malheur, il a appris à discerner les difficultés à vivre des humains  qu’il a choisis, et il vient à leur secours. Dans ses autres maisons, on a besoin de lui. Claire est en danger, une jeune maman aussi, par  » baby blues « ,  Jonathan  doit vivre avec une femme qui lui convienne,  pas l’odieuse Philippa, et la jeune mère de famille polonaise ne se sent pas acceptée. Mais Alfie est là !

Ce très joli  livre est plus qu’une lecture de détente. On apprend sur la psychologie des chats – et des personnes.  Et il est empli de sentiments positifs, portés par une écriture enjouée, sensible, légèrement humoristique.

( Attention : le résumé en 4ème de couverture est erroné, car c’est le chat qui choisit ses maisons, et il n’a pas à être  » chassé   » de la rue  » Edgar Road  »  ! C’est le contraire  )

Il est donc confirmé que les chats sont toujours bénéfiques  !

Rachel Wells  – Alfie le chat du bonheur – Roman traduit de l’anglais  par Jocelyne Barsse – City Editions  – 320 pages – 15,95 Euros ( chez France-Loisirs )

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Isabel Wolff – Plume fantôme – Roman traduit de l’anglais ( G.B. ) – Editions J. C. Lattès

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Isabel Wolff est une romancière affirmée, dont j’ai déjà lu quelques titres et je pensais que ce nouveau roman serait une agréable distraction, une lecture facile  pour temps de détente …

Effectivement, c’est un excellent roman, parfaitement construit, à l’écriture agréable, qui retient le lecteur … et traite aussi d’ épisodes terribles de la Seconde guerre mondiale.

En prologue, la scène fondatrice : Evie et Ted sont en vacances au bord de la mer, en Cornouailles avec leur mère, jeune femme  venue avec  son nouveau compagnon, qui ne plait pas à la fillette. Les deux enfants s’éloignent pour aller pêcher  sur  la plage,  et tout se passe bien, jusqu’à ce que l’accident survienne… Evie revient seule, tandis qu’on donne des soins à son frère. En vain, et ensuite les relations entre  la mère et la fille seront toujours difficiles.

Bien des années après, Evie, devenu  Jenni,   partage sa vie avec Rick, et ils sont tous les deux  invités au mariage de Nina …  Son métier :   » ghost writer  » , c’est à dire qu’elle écrit des livres pour d’autres, célébrités ou non, biographies ou documents, et elle s’en trouve fort bien.

C’est ainsi qu’à ce mariage, elle fait la connaissance de Vincent qui lui demande d’écrire pour sa mère.  Klara, âgée de quatre vingts ans, voudrait fixer ses souvenirs. Née Hollandaise, elle a vécu  son enfance dans la plantation de ses parents, au plus profond des Indes orientales néerlandaises. Elle vit maintenant en Cornouailles  …   Jenni hésite, puis accepte. Elle voyage vers son passé, vers ses douleurs d’enfance qu’elle a toujours enfouies. Peut-être existe-t-il une raison inconsciente à ce voyage, peut-être le moment est-il venu de se libérer ?

Très rapidement, les liens se forment entre les deux femmes. Klara se confie, et s’intéresse aussi à la vie de Jenni : pourquoi Jenni ne veut-elle pas d’enfant, pourquoi Rick et elle se sont-ils éloignés temporairement   » pour réfléchir   »  ? Elle se doute qu’il existe un secret, qui pourrait avoir des similitudes avec le sien. Klara explique qu’elle a éprouvé le besoin de raconter sa vie parce que sa meilleure amie est atteinte d’une maladie qui atteint sa mémoire. Elle raconte son enfance dans la plantation :

 » Avant que nous ne quittions la Hollande, ma mère m’annonça que nous allions vivre dans  un pays lointain,  chaud et coloré – un  » paradis terrestre  » – Et c’en était un.  De nos fenêtres, nous pouvions contempler des montagnes enveloppées d’une jungle verte chatoyante,  relevée de rose vif et de rouge  par les fleurs d’hibiscus, de bougainvillée et de laurier-rose, que butinaient des papillons écarlates et jaunes, émeraude et noir, orange brûlé et  bleu scintillant…   »

Klara et son frère ont  des amis, et Klara, une meilleure amie, Flora. Elle  accompagne son père en forêt lorsqu’il supervise la récolte de caoutchouc. Les bonheurs sont multiples.

Mais les bruits de guerre parviennent jusqu’à eux, alors que la Hollande est neutre. Quand le conflit s’étend, certains préfèrent partir  …   mais l’armée japonaise envahit Java, et  les Hollandais, comme les Anglais, sont traités en ennemis.  Ce sont les hommes qui partent en premier vers des camps, puis la maison est investie, et les femmes, les enfants montent dans des camions qui s’en vont dans d’autres camps.

Les uns comme les autres connaissent un enfer qui parait irréel de cruauté. Saleté, famine, coups, tortures existent au quotidien, dans des journées  ponctuées  par des appels où les femmes et les enfants de tous âges doivent se tenir debout sous le soleil pendant  des heures. Beaucoup  meurent de privations, des mauvais traitements ou pendant les transferts de camp en camp.

Les petits garçons  sont peu à peu séparés de leurs mères, et Peter doit lui aussi monter dans un camion pour rejoindre les hommes adultes, alors qu’il n’a que dix ans. Klara sait qu’elle doit parler du drame qui l’a marquée toute sa vie,  et elle finit par le confier à sa biographe.

C’est ce qui va rapprocher les deux femmes. Jenni, en excellente professionnelle, sait poser les bonnes questions et Klara communique ses réflexions :

 » Je n’ai pas eu une enfance extraordinaire… Mon enfance m’a été volée. Nous avons perdu ce temps où nous  aurions dû être à l’école,  apprendre  lire, jouer  avec nos amis, il nous a été pris, et nous avons été obligés  de voir et de faire des choses  qu’aucun enfant ne devrait affronter  .. Mes privations m’ont appris  que tout était précieux, même les choses les plus triviales, les plus  insignifiantes en apparence  – un bout de ficelle,  un clou, un fil tiré d’une vieille robe.  J’ai encore du mal à jeter. J’ai appris à apprécier la nourriture à sa juste valeur, et d’une certaine manière, ma vie  adulte a toujours tourné autour de la nourriture – la cultiver, la distribuer,  m’assurer qu’on n’en gaspille pas la moindre parcelle  … Encore aujourd’hui, la peur de ne pas avoir assez à manger me taraude.  Mais ces années dans les camps m’ont aussi rendue plus forte dans l’adversité. Chaque fois qu’il m’arrive un malheur, je me disais   :  »  J’ai survécu à Tjideng, je peux survivre à  ça « .  Et par-dessus tout j’ai vu tout ce qu’une mère peut faire pour son enfant   … J’ai vu des femmes  risquer d’être battues sauvagement  ou même tuées,  afin de troquer au « gedek » de quoi  se procurer l’oeuf ou la banane  qui permettrait à leur enfant de  survivre un jour de plus. Et cela m’est resté toute ma vie « .

Le roman est fondé sur une solide documentation historique. Il m’a personnellement appris beaucoup- et sur un plan moins dramatique,  il m’a donné envie de faire le voyage jusqu’à la Cornouaille anglaise, et  de séjourner dans une de ces jolies maisons   accueillantes parmi les fleurs au bord de mer !

Isabel Wolff – Plume fantôme – Roman traduit de l’anglais ( Grande – Bretagne ) par  Denyse Beaulieu  – Editions J. C. Lattès  – 383 pages

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William Nicholson – L’heure d’or – Roman traduit de l’anglais par Anne Hervouët – Editions de Fallois

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Ce  beau roman très riche, vivant, adroitement composé, se déroule pendant une belle semaine de juillet, du dimanche au samedi, dans une petite ville du Sussex au sud de Londres.

Le dimanche, se tient la fête du village, semblable à celui de Miss  Marple,  ou de l’Inspecteur Barnaby. Maggie et Andrew, lui qui l’aime, elle qui se pose des questions,  s’y rendent ensemble :

 » Ils entendent le bruit de la fête du village qui suit son cours, au loin. Une voix forte qui hurle des paroles indistinctes.  Le roulement d’une fanfare.  Ils passent devant une haute haie  derrière laquelle se cache un cottage, en silex et en briques, qui datent du dix-neuvième siècle. Les fenêtres ont été changées, remplacées par des fenêtres bâties d’un seul tenant,  en double vitrage. Les encadrements sont en plastique. C’est illégal.

  » Tu vois ces fenêtres,  dit-elle en pointant du doigt à travers la haie. C’est sans doute une maison classée au patrimoine historique.  C’est une infraction au code de l’urbanisme. »

Maggie est une des responsables  de la protection du patrimoine,  » championne des bâtiments endommagés « .

 » Maggie n’est pas une vraie villageoise. Elle n’est que locataire. A Edenfield, les prix sont beaucoup trop  élevés pour son salaire. En combinant deux salaires, la question serait différente évidemment.  Dans une semaine, Andrew se lance dans un nouvel emploi,  à Lewes. Il quitte  son appartement londonien pour emménager avec elle. Enfin, c’est l’accord qu’ils ont pris. Ils se sont organisés et ont prévenu leurs amis.  Leurs parents ont approuvé. Ils en sont à l’étape suivante, logique. Mais à présent, elle n’en n’a plus envie, sans raison, ce qui est scandaleux. …

… C’est une belle fête, petite et sans prétention « .

Ce joyeux dimanche, des liens se nouent. Henry et Laura Broad, la cinquantaine, préparent un dîner, le samedi suivant,  pour leur anniversaire de mariage. Elle a déjà prévu sa soeur aînée Diana et son mari, Roddy. Le temps d’échanger quelques  » small talks « , et Laura apprend qu’Andrew vient d’hériter d’une magnifique collection de romans policiers de l’Age d’Or. C’est son domaine, et elle lui propose une expertise. Les voilà invités  au dîner.

Le temps d’une semaine, se produisent de nombreuses turbulences, et les cartes qui semblaient si bien en place, seront rebattues.

Quand il rentre dans leur jolie maison, Henry retrouve ses préoccupations :  il pense à son rendez du mardi avec  Justin, le directeur des programmes de Channel 4 à qui il veut présenter une nouvelle idée de série. Et, bien plus, il se demande comment éviter que les lapins voisins ne passent la clôture et se retrouvent chez lui ! Les lapins qui font le bonheur de Caspar, jeune fils de Liz et  Alan :

 » Cas ne bouge pas, il est invisible.

Quelques secondes s’écoulent avant que le lapin ne se laisse retomber sur  ses pattes et commence à grignoter. Deux autres lapins  sortent de leurs terriers  et se déplacent avec plus d’assurance que le premier. Comment savent-ils qu’ils peuvent sortir sans danger ? La sentinelle n’a émis aucun signal que  Cas ait pu entendre ou voir. Il y a quatre lapins à présent.  La tête basse, ils sont tous occupés à  grignoter l’herbe. Leur pelage luit sous le soleil de ce début de soirée « .

Le père de Cas, Alan, scénariste pour un film dont on utilise  le travail en le déformant, décide de se rendre sur le lieu du tournage avec son fils, qui est lui,  ravi de voir le chien, héros du film. Il doit constater que son nom n’est pas même prévu sur une place du parking, et échange des propos pleins de compréhension professionnelle avec le nouveau scénariste.

De son côté, sa femme, Liz, doit rendre visite à sa mère, Mrs Dickinson, qui vit seule dans  sa maison, et a besoin d’une dame de compagnie vigilante. Bridget est  la personne parfaite, consciencieuse, mais ce que l’ entourage ne comprend pas, c’est la douleur muette, cachée, de la dame  âgée, qui ne peut s’habituer à ce qu’une autre personne investisse  sa maison, et lui impose  un mode de vie. Il lui arrive de s’impatienter, de se mettre en colère, d’autant que les relations avec sa fille n’ont jamais été très paisibles. Liz estime qu’elle fait son devoir et Bridget, le sien, ce que par conséquent, sa mère devrait apprécier.

Le récit de la journée  où Mrs Dickinson se révolte, met Bridget à la porte,  est bouleversant. La vieille dame tombe, et, livrée à elle-même,  se rend  compte que ses forces l’ont abandonnée. Dans sa détresse, elle capitule.  Quand son chien très  aimé était mort, elle n’en avait pas souhaité d’autre, mais elle chérit ses deux cochons d’Inde, discrets, menus, mais vivants, de douces petites boules qu’elle a tant de bonheur à  voir  et tenir dans ses mains. Ce triste jour, elle doit se rendre à l’évidence :  un cochon d’Inde est mort, et  la détresse de Mrs Dickinson est à son comble.

Le jeudi, Laura et Harry sont invités à la Garden Party de Buckingham Palace. Laura choisit avec soin sa tenue, et surtout la fleur avec barrette qu’elle met dans ses cheveux : ni trop, ni trop peu, pense-t-elle.

 » Derrière les  grilles noires ornées de dorures,  l’immense cour d’entrée du Palais est  presque vide.  Des gardes en tuniques rouges, debout devant leurs guérites,  coiffés de leurs bonnets en poil d’ours, même par cette chaude journée de juillet. Empreint d’une stoïque dignité,  résigné à servir de toile de fond à  des millions de photographies, le Palais présente sa  façade carrée familière. Pour Henry qui regarde la façade avec un oeil d’historien,  le Palais témoigne de l’histoire de la Nation : l’armistice de 1918 et la foule massée sur le Mail,  la large avenue qui menait au Palais. Le roi apparaissant au balcon,  le 8 mai 1945, tandis que les princesses adolescentes s’étaient glissées incognito dans la clameur de la foule.  Charles et Diana sur le même balcon, mais en couleur à présent. Le concert du Jubilé de la Reine,  lorsque le Palais avait servi d’écran sur lequel un rayon  laser envoyait des images aux couleurs vives. La toile de notre nation, que nous barbouillons de nos fantasmes. « 

Henry est venu avec son scepticisme ironique; il a apprécié chaque minute, Laura également, et  il repart conquis, s’étant fait de nouveaux amis, avec cette constatation :

 » Cette réception, donnée par une reine,  organisée dans un palais, est un exercice d’égalitarisme « .

Laura a tenu à mettre sa bague de fiançailles, en se souvenant du moment où Henry l’ a demandée en mariage, de façon fort originale.

Mais comment se fait-il que cette bague se retrouve chez  Dean, le jeune  homme qui va l’offrir à  Sheena, un de ces beaux soirs de juillet :

 » On va se promener où ? demande-t-elle.

 » Tu verras.

La nuit tombe au-dessus des prairies inondables, au-dessus de la ligne de chemin de fer et de la rivière. Une légère traînée de  rouge et d’or se forme dans le ciel.  Il y a longtemps que le soleil a plongé derrière les  collines de la ville,  mais il colore le ciel de sa lumière  et éclaire les contours des rares nuages qui y flottent, isolés les uns des autres. 

 » T’es vraiment un homme  mystérieux, dit-elle…

 » C’était quoi,  alors, toute cette histoire sur le coucher de soleil ? lui demande-t-elle. 

 » Je voulais te faire ma demande à un endroit  que tu n’oublierais pas. Je voulais que tout le reste de ta vie, tu te dises :  » Il y avait un coucher de soleil « .

La voilà, l’heure d’or.

Tous les personnages sont justes, et on entre d’autant plus facilement dans leurs vies que William  Nicholson passe avec dextérité du récit au monologue intérieur  à la troisième personne, si bien que ce sont eux qui souvent s’expriment, selon leur personnalité. Les chapitres courts s’enchaînent avec virtuosité;  on quitte une scène pour en aborder une  autre, très naturellement.

Un indice quant à l’issue de ces intrigues, dramatiques ou drôles.  Un mari tente de se suicider, à la façon de Virginia Woolf, mais il est sauvé à temps, et ainsi reprend pied dans la vie. Les enfants donnent la note d’espoir.  Caspar  avec son coeur d’enfant qui aime tant les lapins, trouve les mots pour consoler sa grand-mère, Mrs Dickinson. Carrie, fille de Laura et Henry, chante ses compositions en s’accompagnant  à la guitare.

Et ainsi se poursuit le cycle romanesque, chronique familiale et sociale, de William  Nicholson.

Je me demande si ce troisième livre n’est pas le plus réussi de trois … peut-être !

A souligner que le récit de la réception à Buckingham Palace a été réellement vécu par l’auteur qui l’inclut à propos dans son roman.

William  Nicholson – L’Heure d’or – roman traduit de l’anglais par Anne Hervouët – Editions de Fallois – 418 pages –  22 Euros

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Anita Brookner – romancière anglaise, historienne d’art, esthète – une grande intellectuelle francophile … est partie le 10 mars 2016 avec ses mystères

 

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L’article publié dans  » Libération « , mercredi 16 mars 2016, dit joliment l’essentiel, avec ce qu’il faut de courtes citations pour situer la femme et son oeuvre. En réalité, on connaissait peu la femme, discrète, décédée à l’âge de 87 ans, laissant une oeuvre à laquelle on souhaite une belle postérité.

En tant que lectrice, j’ai eu une période  » Anita Brookner « ,  lisant roman après roman  ( de même une période  » Barbara Pym « , et je lus un jour que Françoise Sagan éprouva la même fascination ), découvrant des femmes avant tout prisonnières d’elles-mêmes, intellectuelles, intelligentes, pleines de charme  mais réticentes devant les efforts qu’exige la vie. Et je pensais aussi à   » La Belle Arsène  » de Menie Grégoire, cette jolie jeune fille vivant dans une petite ville d’une province en France, qui avait toutes les chances, passa à côté et connut une triste existence.

Elles marchent, les héroïnes d’ Anita Brookner,  elles traversent Londres dans leurs  chaussures de cuir, vêtues confortablement, et elles parcourent des miles ! On ne peut s’empêcher de trembler pour elles : et si  elles faisaient de mauvaises rencontres ?

Dans son premier roman, La vie, quelque part, Ruth Weiss obtient une bourse et part pour Paris rédiger une thèse sur Balzac. Elle a en tête Eugénie Grandet,  et marche, de la Bibliothèque nationale au Louvre, au Luxembourg. Malgré ses efforts, ses succès,  sa mélancolie prend le dessus et elle doute d’elle-même :

 »  Ruth suivit certains conseils d’Anthea :   elle fit couper ses cheveux, obtint une bourse du British Council  lui permettant de passer un an en France, et tomba amoureuse. Seul ce dernier point lui importait, et elle ne cessait d’examiner anxieusement sa chevelure pour savoir si la coupe l’avantageait. –  »  Je ne suis pas assez belle pour lui  » – ( Eugénie Grandet ). Elle ne pouvait savoir que son apparence  n’entrait pas en ligne de compte ;  elle avait, pour une femme intelligente, suffisamment de charme mais c’est précisément parce qu’elle était une femme intelligente qu’elle avait du charme. Elle ne s’en doutait pas, car elle se croyait terne et peu réaliste,comme son amie le lui avait fait souvent fait remarquer.  » Je me demande parfois si tu es tout à fait là  !  » s’exclamait Anthea en levant un sourcil incrédule « .
( page 49 ).

La  psychologie est fine, parfois cruelle, l’écriture admirable, si élégante, raffinée, ses personnages, des femmes surtout, fascinants. On les saisit à des passages de leur vie. L’atmosphère existe, comme chez Georges Simenon, et parfois, ces femmes, ou ces hommes, plus rarement, font craquer les apparences,  les parois de leurs prisons intérieures ou même sociales, familiales. Chez Simenon,  ainsi dans  » La fuite de M. Monde « ,  il se produit vraiment quelque chose, car Monsieur Monde fuit Paris, sa famille, change totalement de vie. C’est ce que le romancier appelait  » le passage de la ligne « .

Cela peut se produire chez Anita Brookner, et elle maintient ainsi la lectrice, le lecteur, dans l’attente et l’émotion :  et si par hasard, cela se terminait bien ?

Quoi qu’il leur arrive, ses personnages restent attachants, dignes, et si  » british  » ! Même lorsqu’elle  les dépayse, ils restent terriblement  anglais et c’est ce qui fait le  charme de ces romans  très contemporains.

Voici quelques titres –  je n’ai pas – encore  – cédé à la tentation de les relire … et je n’ai pas tout lu tous ses livres …

Son premier roman :

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 » Providence « , son deuxième roman – et  » Hôtel du Lac  » pour lequel elle obtint le Booker Prize en 1984 :

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IMG_0006Des femmes :

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IMG_0008Un homme :

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Des enfants juifs  –  » Hartmann et Fibich eurent de beaux enfants. Leur beauté confirma à Hartmann que la félicité était venue (  » Regarde  ! Nous nous en sommes tirés ! « ) – tandis que pour Fibich cette beauté même pouvait les mettre en danger ». ( page 70 ).

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IMG_0012et des livres, beaucoup de livres ..

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