Erskine Caldwell – La route au tabac – Roman traduit de l’américain – Belfond Vintage – ( un chef d’oeuvre sombre et splendide )

Un grand classique de la littérature non seulement américaine, mais mondiale, que  Belfond Vintage met à son catalogue, après Le Bâtard, Haute  tension à Palmetto.

Telles sont les première lignes du roman. On voit une scène qui pourrait s’imposer au début d’ un film. Lov, homme seul, épuisé par  la chaleur  et le trajet, chargé de son sac de navets, arrive dans la famille de sa femme Pearl, qui ne parle pas, dort sur un matelas à côté du lit, l’ignore, lui qui est tellement amoureux – et frustré. Il a tout essayé, jusqu’à l’attacher sur le lit pour qu’elle soit plus tendre, et cela n’a pas marché.

Il voudrait que Lester ait une explication avec Pearl, et que sa situation qu’on ne peut guère qualifier de conjugale change enfin. Les navets seraient une monnaie d’échange.

 » Lov ouvrit le sac, choisit un gros navet,  et, l’essuyant avec les mains,  il en mordit trois gros morceaux, l’un après l’autre. Dans la cour et sous la veranda, les femmes Lester  regardaient Lov manger. Ellie May sortit de derrière son azedarac  et vint s’asseoir sur une souche de pin, tout près de Lov.  Ada et la vieille grand-mère  étaient toujours sous la veranda, et elles regardaient  le navet, qui, à à chaque coup de dents, diminuait dans la main de Lov « .

Lov gagne sa vie au dépôt de charbon,  les autres enfants Lester ont rejoint les filatures et ils ne donnent plus signe de vie à leur famille. Ada, la mère, épuisée, voudrait du tabac pour calmer ses maux d’estomac provoqués par la faim. Ellie May, jolie fille obsédée par le sexe, est affligée d’un bec-de-lièvre. Son père fait souvent le projet de  l’emmener à la ville pour la faire opérer, mais  cela reste à l’état d’idée vague. Comme d’ailleurs  son obsession : cultiver la terre et refaire pousser le coton, mais il n’a plus rien, et quand il se rend à la ville pour obtenir du crédit, la réponse est inévitablement  négative. Pourtant il y pense toujours. Même sa voiture est devenue une épave. Dude, le fils qui reste, est un simple d’esprit.  Quant à la grand-mère, rudoyée, rejetée  par  toute la famille, elle s’enveloppe de loques  et souffre de la faim, du manque de tabac aussi. Pourtant il fut un temps où la route au tabac proche apportait la prospérité.

Ce jour-là,  la faim est la plus forte, et Lov est dépouillé de son sac de navets, dévoré crus par la famille.

Un jour, quelqu’un  arrive. Bessie,  prédicatrice  d’une religion dont elle est la seule adepte, vient rendre visite à la famille, et elle fait des avances à Dude. Le mariage se conclut à la ville proche très rapidement, et Bessie l’a obtenu en faisant miroiter la forte assurance-vie qu’elle vient de toucher à la mort de son ancien mari. La somme est immédiatement dilapidée dans l’achat d’une voiture toute neuve, qui ne reste pas huit jours dans cet état … et c’est le seul moment drôle – ou plutôt caustique de ce roman terrible dont on pourrait trouver un équivalent chez Emile Zola ou Guy de Maupassant. Rien ne vient éclairer ces ténèbres, aucune lueur, aucune compassion si ce n’est celle que le lecteur finit par éprouver pour ces victimes d’une crise qui les dépasse.

On se doute que le roman ne peut pas bien se terminer. Celle  qui s’en sort, c’est Pearl, qui quitte Lov et va tenter sa chance à la ville, comme ses frères et soeurs. Dude, Ellie May, peut-être.

Le génie du romancier est de donner de la beauté au sordide, par la force, la sobriété de son écriture et d’en faire une oeuvre d’art. Un livre comme un témoin pour que les victimes ne soient pas oubliées. De par le monde, il existe des conditions de survie, ou de non-vie aussi tragiques que  celles-là. Mais il n’y a pas de Mère Teresa partout et à toutes les époques !  Ainsi le roman atteint l’universel.

Erskine Caldwell – La route au tabac – Roman traduit de l’américain par  Maurice-Edar Coindreau – Editions Belfond- Vintage –  223 pages-  17 Euros

 

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Erskine Caldwell – Haute tension à Palmetto – Roman traduit de l’américain – Editions Belfond Vintage

IMGLes Editions Belfond rééditent dans leur remarquable collection  » Vintage  » un roman très fort de l’un des écrivains prestigieux du Sud, frère en littérature de William Faulkner, John Steinbeck, et aussi de Tennessee Williams.

 » Unité de lieu, de temps « ,  souligne dans sa préface  Yves Berger,  romancier  :  » Le Sud  » ( Prix Fémina,  où il décrit de jeunes passions dans le Sud de la France ), grand connaisseur  des Etats-Unis et de la littérature du Sud. On peut lire un extrait sur la couverture, verso.

Unité d’action  aussi :  le drame se déroule autour de Vernona, personnage central,  en sept jours à Palmetto,  petite ville de 548 habitants, écrasée de chaleur en cette fin septembre, du vendredi après-midi au jeudi soir :

 » On distinguait encore, à l’horizon, une dernière trace de rouge. Ils sortirent de Palmetto et se dirigèrent à l’ouest vers la rase campagne, dépassant les bouquets de palmiers nains  qui poussaient le long de la route.  On avait appelé la ville Palmetto à cause de ces arbres et de leurs feuilles en éventail. Ils poussaient à l’état sauvage  sur tout le plat pays jusqu’à la côte « .

Il y a déjà  tout juste une semaine que la nouvelle institutrice, Vernona, est arrivée, et cette très jolie jeune fille seule de vingt-deux ans, brune  explosive, mais ingénue,  attire l’attention. Elle a pris pension chez Blanche qui la place sous sa protection, en principe, et lui donne des conseils en pensant à son propre intérêt et à la bonne tenue de sa maison.

Une semaine de présence …   Floyd, écolier de seize ans, se déclare passionnément amoureux d’elle, et veut l’épouser. Elle consent assez imprudemment un baiser… Suit Jack Cash, qui a pour habitude de venir saluer chez Blanche chacune des nouvelles institutrices, quinze en quinze ans… et lui apporte, sous l’oeil attendri de l’hôtesse, un bouquet de violettes cueilli près de chez lui. Un peu bizarre… Elle l’éconduit, de même que le fermier veuf qui lui offre une soirée au cinéma et finit par l’emmener près de sa ferme, car il voudrait la prendre à l’essai pendant une semaine…

Elle aimerait le séduisant Milledge Mandrum, politicien influent – qui lui fait livrer deux kilos de  chocolats, mais recule devant l’épouse jalouse… Et elle en évite d’autres, à peu près un par jour, qui viennent la relancer  jusque sur la veranda de Blanche, et dans sa chambre.

Vernona pleure souvent, voudrait se consacrer à son métier d’institutrice afin de ne pas connaitre la vie de sa soeur… Mais elle sert innocemment de révélateur à toutes sortes de pulsions,  de frustrations, de violence qui n’ont jamais été canalisées, éduquées et finissent par se libérer.

Qui sera la victime de la tragédie qu’on pressent inévitable ? La Belle inconsciente ou les personnages qui l’observent et veulent se servir d’elle ?

Pourtant, cette galerie d’hommes bizarres, et de femmes qui ne le sont pas moins, a parfois quelque chose de très drôle, et même réjouissant dans le genre humour noir. Cette forme de récit féroce autant que cynique a fait scandale lors de la sortie du livre en 1951 à sa parution aux Etats-Unis.

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Erskine Caldwell décrit sans état d’âme des personnages éloignés de toutes préoccupations morales, mais soucieux de petits calculs mesquins, et jamais  il ne juge ni ne prend parti. D’où la puissance du récit.

Né en 1903, issu de ce Sud qu’il connait si bien,  il a exercé les métiers les plus divers, machiniste de théâtre, marin, footballeur professionnel, cultivateur, garçon de café, journaliste. Il a tiré  parti de ses expériences pour son oeuvre,  la plus censurée, dit-on, aux Etats-Unis : 30 romans dont La Route au tabac, Bagarre de juillet, Le Petit Arpent du Bon Dieu, –150 nouvelles, 15 volumes de reportages et d’essais  – plus de 80 millions d’exemplaires  dans 43 langues. Il est mort en 1987 à Paradise Valley, en Arizona.

Erskine Caldwell –  Haute tension à Palmetto – Préface d’Yves Berger ( voir extrait au dos du livre ) – Traduit de l’américain par  Anne Villelaur – Editions Belfond – 304 pages – 15 Euros – Collection Belfond Vintage

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