Claude Habib – Deux ou trois nouvelles du diable – Roman – Editions de Fallois

 

 

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Celles et ceux qui ont aimé, de tout leur coeur,  « Nous, les chats « …  de Claude Habib,   retrouvent dans ce court et dense roman  ses grandes qualités, plume élégante et aiguisée, notations vives, générosité de coeur, sensibilité à fleur  de mots – et ici, un humour délicat mais  parfois piquant !

Carole, universitaire enseignant les lettres à la Sorbonne nouvelle, relit son cours dans le métro en suivant son trajet habituel. Elle est aussi dans ses pensées, rageant contre un  ami cher qui vient de lui téléphoner en lui faisant une confidence  qui la peine et la contrarie.  Elle ronchonne intérieurement contre l’âge qui vient – mais au fil du récit, elle le fait totalement oublier, parce qu’elle est l’énergie même.

Carole est une femme sympathique,  à laquelle on s’attache au fur et à mesure que son récit la fait découvrir. Elle confie, directe  :

 » Ma voix s’en va, une mue à l’envers. Personne ne vous prévient, juste ça arrive. Un jour, la voix manque. Pour les rides, la prise de poids, on est au courant, merci. Pareil pour les tavelures sur le dos de la main, sur le décolleté, sur les bras. Il y a un arsenal dédié : crèmes anti-rides, anti-taches, écran total. Et puis les compléments alimentaires …  Quant à la voix, personne n’en parle. Elle peut s’éteindre, tout le monde s’en fout. La voix n’est pas dans les radars de la société libérale. C’est que ça ne fait rien vendre, à part des pastilles Euphon. Une paille.

Ce qui ne fait rien vendre n’existe pas …

Il faut que je tienne encore dix ans. Et alors ?  A qui se plaindre ? Et de quoi ?  Ta voix casse, pauvre chatte … Beethoven est bien devenu sourd,  » Milton read himself blind « .  Ce matin, je n’ai pas eu le temps de relire mon cours « .

En face d’elle, est assis un vieux monsieur qui engage la conversation. Mais Carole ne le souhaite pas.  Elle est cependant obligée d’entendre  ses propos stupéfiants : il sait qui elle est, où elle va enseigner, et, bien plus, il lui demande de baisser la note d’une étudiante dont il donne le nom. Il insiste, elle refuse. Le métro s’arrête, mais si elle veut bien prendre un café avec lui, il va repartir. Elle accepte, pour en finir … et le métro repart. De quelle façon tente le  » malin  » de  nos  jours ? Il  remplit une grille de Loto qu’il lui donne en lui disant qu’elle va gagner 15000 euros  …

Plus tard, elle retrouve la grille qu’elle roule en boule, et jette, agacée …

Le curieux personnage va se manifester en prenant diverses formes : il veut la séduire, la tente par une promesse d’argent, en augmentant le chiffre… 150 000 euros, mais c’est mal connaître Carole.

Carole pense à sa fille,  Louise, qui a choisi de vivre au Gabon :

 » Louise sait ce qu’elle veut, c’est vrai. A treize ans, elle m’a déclaré qu’elle n’aurait jamais d’enfants. A vingt-trois, elle quittait l’Europe  aux anciens parapets. Elle n’est pas allée faire de l’humanitaire en Afrique, l’humanité l’intéresse mollement. Elle est partie lutter contre la déforestation. J’ai vu une émission sur le Gabon. En vue aérienne, le pays ressemble à un brocoli géant. J’ai du mal à penser que la déforestation soit le premier problème du Gabon. Je peux me tromper « .

Elle réfléchit aux années passées avec Rémi, son premier mari.  Ils étaient étudiants en lettres ensemble.  Elle a réussi ses concours, pas lui, et c’est elle qui a gagné leurs deux vies, plus celle de Louise, qu’il a gardée  à la maison, tout en écrivant des romans policiers. Un jour, se rendant chez Gallimard, puisqu’il était devenu un auteur de la Série noire, il est tombé fou amoureux de la jeune femme de l’accueil.  C’est elle qui bénéficie des larges droits d’auteur qu’il reçoit dorénavant …  Maison pour eux, où Louise n’est pas si bien reçue, petit appartement pour Carole …

Puis  les hasards de la vie  ( ou des dîners arrangés par des amis )  lui ont permis de rencontrer  David, Canadien faisant du lobbying à Bruxelles. Il cherche  à se loger à Paris, et ils passent un été à visiter, lier connaissance, puis amitié. David est  un homme délicieux, intelligent, délicat, et elle prend plaisir à se laisser séduire -alors qu’il n’est pas un séducteur –   et par son chien aussi.  ( Les animaux prennent une grande place dans l’oeuvre de Claude Habib ).

Ils se marient – et ainsi que cela se passe parfois, le grand attachement réciproque, le réel bonheur  paisible qu’ils connaissent ensemble ne durent pas – car David met deux ans à mourir d’une maladie qui l’use petit à petit.

Carole se retrouve seule chez elle – et se consacre  à sa profession,  participe à des colloques, des conférences, des ouvrages érudits, des directions d’étudiants…  Elle porte secours délicatement, régulièrement, à une dame âgée qui vit dans un studio plein de livres, sur le même palier qu’elle. Elles ont des affinités, car cette dame a une belle carrière et a publié un ouvrage qui fait toujours autorité dans le domaine de l’art.

Il arrive ce qu’il advient quand on atteint le grand âge … au décès de son amie, Carole a la stupéfaction d’hériter du studio – juste ce qu’elle souhaitait pour que Louise puisse revenir à Paris, près d’elle.

Et curieusement, ce que le diable lui avait promis … se réalise …  pas tout à fait cependant ! Au moins il aura  essayé,  à sa façon.

Il la tente encore, à la diable, en lui montrant qu’il peut  lui redonner la jeunesse – et le chien de David.

Et sur une jolie pirouette, ce conte délicieux  se termine, ou pas !

Claude Habib – Deux ou trois nouvelles du diable – Roman – Editions de Fallois – 189 pages – 16 euros

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( Tous droits réservés, etc – copyright )

 

 

 

 

Claude Habib- Nous, les chats … – conte – Editions de Fallois – ( Poignante autobiographie d’un chat indépendant )

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Son regard énigmatique et profond est celui  de beaucoup de chats, si changeant, si expressif, captivant, attachant. Mais le Chat de la couverture – un Chartreux tout en velours – qui repose sur un canapé douillet, n’a certainement pas l’existence risquée et aventureuse du Chat du récit.

Le Chat du livre se raconte dans son autobiographie, par l’intermédiaire de Claude Habib qui connait si  bien les félins, les comprend dans leur intimité, raconte leur psychologie, leur histoire complexe.

Il s’exprime pour tous les chats indépendants, nés libres dans la nature,  et qui ont choisi de le rester, loin des  hommes dont ils se méfient.

Leur mémoire commune intègre celle des chats de tous les temps qui  connaissent la cruauté des hommes – et le Chat  rappelle les diverses formes qu’elle peut prendre … ce sont des  passages douloureux, difficiles, mais  nécessaires.

Le Chat a connu la tendresse et la protection de sa mère qui les a abrités, sa soeur, son frère et lui, dans un trou profond  bien caché dans la pleine nature. Elle a chassé la nuit, leur interdisant de sortir, inventive  pour nettoyer leur abri. Comme tous les chatons, ils ont beaucoup joué.  Mais sa soeur a enfreint l’interdiction  et un oiseau l’a enlevée ( cela peut fonctionner dans ce sens-là aussi ! les oiseaux kidnappés par les chats avalant  de leur côté des insectes en nombre ).

Extrait :

 » Nous les chats, nous aimons notre mère plus que ne le font les autres bêtes. Parce que nous sommes supérieurs aux autres, c’est incontestable. Mais pas seulement. Aussi parce que nous naissons très petits. Une mère pour nous, c’est une montagne.  Et nous la gravissions, puis nous nous égarions, oublieux de notre but, et nous nagions dans son pelage.  L’un repartait à l’escalade,  et nous suivions, avant de rouler pêle-mêle dans un effondrement de chats. L’assaut était la joie, la chute était la joie.

Au commencement, la vie est un panier de surprises. Les chatons sont  joyeux et joueurs à l’extrême. D’un naturel remuant, ils calculent peu, risquent tout. Les chats adultes, non. La gaieté leur passe avec l’âge. Elle est incompatible avec la dignité de leur espèce. A chaque pas, à chaque souffle, nous sentons que nous sommes le fleuron de la vie sur terre, et la conscience de notre éminence va de pair avec la dignité de notre conduite. Nous avons grand soin de cacher nos avantages qui sont infinis. Donc nous sommes heureux mais nous n’exultons pas « .

Le Chat connait son territoire, et il est prudent. Il  se nourrit de mulots  mais un jour son petit coeur parle, et il est discrètement intéressé par une Chatte dans son jardin.  Ainsi qu’il le dit, elle sera, sans le savoir,  la cause de sa perte, car il  va connaitre, en cachette,  le bon goût des nourritures que les humains peuvent donner à leurs chats.

Il s’introduit dans une maison, et au lieu de l’accueillir, des  gens lui assènent un jet de produit caustique :  » le poison a touché mon dos… sous les poils la peau brûle, et l’odeur soulève le coeur « .

Avant de mourir, il tient à parler.

Terrible, et magnifique. Un beau récit, tendu, écrit avec amour, immense sensibilité, avec force, ironie souvent, et une colère retenue.

Pour entrer dans l’âme profonde du chat, dont le regard  est le miroir.

Claude Habib, agrégée de lettres modernes, est professeur à l’Université de la Sorbonne nouvelle Paris 3.

Elle a publié Le consentement amoureux. Rousseau, les femmes et la cité ( Hachette Littératures ) – Rousseau aux Charmettes ( Editions de Fallois, 2012 ) – Le goût de la vie commune ( Flammarion, 2013 ) – deux romans  – Préfère l’impair ( Viviane Hamy, 1996 ) – Un sauveur ( Editions de Fallois, 2008 ) …Elle a été critique littéraire ( Esprit- l’Express) et est membre du jury du prix Guizot.

Claude Habib – Nous, les chats…  Conte – Editions de Fallois – 190 pages – 15 Euros

Tous droits réservés, etc – Copyright

ATTENTION : ce livre sera en librairie à partir du 17 février

Il faut croire que j’avais hâte d’en parler !