Edith Ayrton Zangwell – Forte tête – Roman traduit de l’anglais – Belfond Vintage

On dirait un roman d’Edith Wharton : la bonne, très bonne société anglaise à Londres, une jeune fille douée, belle  et élégante qui vit avec sa mère et son beau-père une existence privilégiée dans une splendide demeure. Il évolue en plaidoyer pour les droits des femmes, le droit de vote, tout en gardant sa forme romanesque fort agréable, attachante.

Privilégiée, certes, mais cette jeune fille sait s’affirmer.  Elle a a une passion pour les sciences,  en particulier  la chimie, et elle passe la plus grande partie de son temps dans son laboratoire au dernier étage de la grande maison, où sa mère, Mrs  Hibbert lui rend quelquefois visite, admirative et étonnée, « dans un bruissement de soie « . Mrs Hibbert est la parfaite maîtresse de maison, tellement féminine et gracieuse …  Mère et fille s’entendent admirablement bien, et Ursula consent parfois à l’accompagner à des réunions mondaines, à des sorties en plein air.

Quand  l’histoire commence, Ursula Winfield a procédé à une expérience devant sa mère, avec une explosion qui l’a  effarouchée. Puis  elle s’est rendue à une conférence de  la Société de Chimie. Elle a pu publier un article fort remarqué – grâce à l’appui paternel du Pr Smee qui suggère que la jeune fille puisse  s’exprimer devant la nombreuse assistance. Le président, le professeur Fleming, en est fort agacé, mais avec courtoisie, il accepte qu’elle prenne la parole. La Société de chimie n’est pas ouverte aux femmes, et cette allocution pourrait constituer  un dangereux précédent, d’autant que Miss Winfield est assidue aux conférences et qu’elle est appréciée.

L’allocution est un succès et Ursula s’aperçoit ainsi qu’il lui est facile de s’exprimer en public. Lorsque sur le chemin du retour, accompagnée par l’empressé Pr Smee, elle donne son avis sur les suffragettes, elle  déclare qu’elle n’est pas opposée  à leurs actions, mais  qu’elle n’est pas intéressée par le droit de vote : a-t-il prouvé qu’il est utile aux hommes ?

« The Call  » – tel est le titre anglais du roman.  Un jour de grand froid, Ursula passe au bord de la Tamise, le long de l’Embankment, devant une dame très âgée, assise comme prostrée. Elle la voit soudain courir vers le parapet et sauter dans le fleuve. Ursula saute à son tour pour la secourir, tout en déplorant de devoir porter les jupes qui l’entravent et pèsent lourd. Elle parvient à gagner un petit escalier, et avec de l’aide, les voilà sauvées toutes les deux. Ursula prend des nouvelles de la dame, et, à sa grande stupéfaction, elle apprend que le suicide étant condamné par la loi, la dame malheureuse a été mise en prison, où elle attend de passer en justice. Ursula est convoquée à la Court, le tribunal. Bien sûr, elle verse les fonds nécessaires pour que la vieille dame soit mise à l’abri.

Elle est stupéfaite, révoltée. Un homme a volé une paire de chaussures, et il est condamné à douze ans de travaux forcés. Le proxénète qui lui succède, et qui a abusé d’une petite fille de neuf-dix ans, à seulement trois mois de prison. Deux suffragettes sont présentes. Comme les autres femmes, elles doivent sortir du tribunal, et elles protestent. Elles, devraient pouvoir  rester, et c’est pourquoi elle veulent voter pour changer ces lois iniques. A les entendre, Ursula se rend compte qu’il est possible d’agir, et en sortant de la Court, elle se dirige vers  le siège imposant des suffragettes, Clement’s Inn.  Quelques jours plus tard, elle rencontre la Présidente,  » une petite dame extraordinaire «  et lui fait part de ses réserves :  » Je ne peux considérer  la violence comme un argument et je l’abhorre « , s’insurgea Ursula.

 » Pas autant que je l’abhorre moi-même, mademoiselle Winfield, répondit la Présidente en souriant.

Son visage délicat aux traits usés, sa silhouette menue vêtue d’une robe seyante contribuaient à donner de l’ampleur à ses paroles; il était impossible de l’associer à toute forme de violence.

– De plus, poursuivit-elle, toute la violence en rapport avec notre Union est exercée contre nous et non par nous. Est-ce violent de défiler pacifiquement dans Parliament Street ou de poser une question parfaitement légitime à un rassemblement public ? Et pourtant, pour ces actions, on s’en  prend à nos femmes, on les assomme, on les frappe. Ma propre fille a été souffrante pendant des semaines après le traitement qu’elle a subi. Est-ce violent de refuser de se nourrir en prison  ? Non, la violence est dans l’alimentation forcée, une forme de violence abominable et scandaleuse ! Avez-vous déjà vu nos grévistes de la faim à leur sortie de prison ?

– Oui. Ursula n’en dit pas plus. Le souvenir de ces femmes décharnées à l’Albert Hall la submergea. .. L’émotion n’était pas la raison,  se dit-elle.  »

Son sentiment de révolte est le plus fort. Elle prend sa carte, et accepte de prendre la parole  à une réunion prochaine. Elle s’engage aussi à siéger à un comité local, à inciter une dizaine de scientifiques à signer un manifeste en faveur du droit des femmes.

Elle informe  par lettre sa mère, son beau-père colonel, alors en séjour à Paris. Sa mère prend son parti, tente d’adoucir la nouvelle mais le beau-père s’indigne.

Entre temps, Ursula s’est fiancée avec le jeune homme idéal, Tony, parti  à l’étranger pour sa carrière. Elle attend donc sa réponse à la lettre dans laquelle  elle lui annonce la bonne nouvelle : par son action, jointe à beaucoup d’autres, elle va contribuer à rendre le monde meilleur ! Mais Tony émet des réserves, car il n’aime pas les suffragettes. Pourtant, Ursula participe à une longue marche, et elle est si belle, portée par un feu intérieur, que sa mère est fière d’elle. Le colonel se met à la fenêtre de son club, au lieu de se réfugier dans l’endroit le plus reculé du bâtiment. En militaire, il admire la parfaite organisation du très long défilé, et il va jusqu’à se découvrir lorsque passent les infirmières en uniforme.

Ursula quitte son confort, délaisse les expériences scientifiques  pour   » la cause  « . Elle parcourt le pays, loge de façon plus  ou moins confortable chez d’autres suffragettes, et ses succès l’entrainent. Elle sait convaincre.

Et puis vient le jour de la grande manifestation où elles sont en nombre avec la présidente devant le 10, Downing Street. Ursula suit le conseil d’une compagne et prend une pierre pour casser une – petite – vitre, en faisant attention qu’il n’y ait personne derrière. Ursula sent de fortes mains l’empoigner, et les voilà emmenées au poste de police. Elles voulaient faire parler d’elles, et elles ont atteint leur but. L’étape suivante, c’est le tribunal, et Ursula est condamnée à une peine de prison, d’un mois. Elle s’y était préparée, mais il lui arrive de s’y trouver assez mal à l’aise … ce jour-là, elle entend au dehors  les suffragettes rassemblées sous les fenêtres entonner  La Marseillaise !  La surveillante lui dit qu’elle reconnait les détenues militantes pour le droit de vote parce qu’elles sont joyeuses…

A son second passage devant le tribunal, Ursula est condamnée à neuf mois de prison, et elle décide de faire la grève de la faim. C’en est trop pour le colonel qui lui interdit  de revenir à la maison, mais sa mère lui rend visite dans son nouveau logement, et l’approuve. Quant à Tony, il a décidé que le mariage n’était plus possible.

Survient la guerre de 1914, Tony s’engage comme simple soldat, et les fiançailles reprennent lorsqu’il vient en permission. Ursula rend visite à son amie Mary Blake, devenue infirmière à l’hôpital :

 » Lorsque Ursula lisait les comptes rendus de leur action dans chaque zone de guerre, vaillantes et sereines,  bravant les épreuves et le danger,  elle rayonnait de fierté. Et les Anglaises ne se trouvaient pas seulement au sein de nos armées ;  découragées par le ministère de la Guerre, elles travaillaient pour les Alliés.  Ursula eut un sourire contraint en apprenant que l’armée britannique n’avait pas été capable de donner du travail à deux femmes médecins de sa connaissance. Un an plus tard, après qu’elles eurent été testées par les Français et déclarées non seulement inoffensives  mais encore extrêmement  compétentes, le ministère de la Guerre se repentit. La direction d’un grand hôpital militaire de Londres leur fut alors confiée. Celui-ci était entièrement dirigé par des femmes, dont de  nombreuses ex-suffragettes. Mary Blake, qui avait depuis longtemps terminé sa formation puis travaillé sur un navire-hôpital à Gallipoli, y était désormais infirmière « .

Lors de sa visite, Ursula s’arrête devant un lit où repose une forme toute bandée. Mary lui explique qu’il a été entièrement carbonisé par le nouveau pétrole enflammé dont se servent les stratèges inhumains de l’autre côté. Il pourra survivre, et il ne sait pas encore qu’il a perdu la vue. Ursula retrouve alors sa réaction de scientifique, et son idée lui revient :  » la découverte d’un procédé de libération d’un azote atmosphérique pouvant être utilisé pour éteindre le feu « .

Elle s’y met de toutes ses forces, et elle peut présenter au Ministère sa réalisation, son « extincteur  » destiné à sauver des vies. Ursula doit vaincre toutes sortes d’obstacles, et même une rivalité masculine pour un projet moins au point que le sien. Elle pense que pendant tout ce temps perdu, des jeunes gens meurent et souffrent atrocement …  Enfin son extincteur est adopté et donne les résultats attendus.

L’invention d’Ursula est réelle :  elle est inspirée par l’oeuvre d’Hertha Ayrton,  la belle-mère scientifique de l’auteur, qui a mis au point ce qui a été appelé  » le ventilateur Ayrton  » dont plus de cent mille exemplaires ont été mis en service dans les tranchées, sauvant des milliers de vies.

Ce fait vrai est relaté dans la préface importante d’Elizabeth Day qui retrace  la vie d’Edith Ayrton Zangwill, romancière et femme engagée pour les droits des femmes. Très jeune, elle perdit sa mère de  la tuberculose. Elle a pu s’épanouir dans sa famille et elle était convaincue qu’une femme pouvait faire les études de son choix, exercer le métier de son choix. Avant et après son mariage, elle écrit et publie, encouragée par son mari. Elle adhéra à  » l’Union  sociale et politique des femmes  » et devint une activiste politique, aux côtés de sa belle-mère. Celle-ci  revendiqua le droit de Marie Curie,  » à être reconnue comme étant à l’origine de  la découverte du radium, après que la presse l’eût attribuée à son mari « . Elle participa aux défilés, sans jamais aller jusqu’à la grève de la faim, et apporta aussi ses contributions financières à la   » cause « .

Ce qui est remarquable dans le roman, c’est l’harmonie que se dégage des relations entre les  femmes, activistes  féministes, sans jamais perdre de la féminité. La maison est un lieu privilégié.

J’apprécie beaucoup le sentiment de solidarité féminine qui court tout le long du livre. Mère et fille sont de plus en plus unies, complices. Quand Ursula se rend compte que le Professeur Smee voudrait être davantage qu’un ami alors qu’il est marié,  elle rompt toutes relations avec lui. La romancière offre un rôle important – et sa revanche  – à Mrs Smee, mère malheureuse car ses cinq enfants sont morts jeunes, épouse délaissée, mais qui donne le meilleur d’elle-même  pendant la guerre.

Un beau livre militant – il en  faut – où j’ai appris beaucoup sur les suffragettes -qui est aussi  un bon vrai roman  extrêmement agréable à lire.

A mon avis, il doit figurer dans chaque famille ! C’est l’histoire des femmes.

Edith Ayrton Zangwill – Forte Tête  – traduit de l’anglais   » The Call  » par Catherine Gibert – Préface d’Elizabeth Day – Editions Belfond Vintage – 464 pages – 14 Euros

( Tous droits réservés, etc – copyright )

Steven Boykey Sidley – Harold Cummings prend la tangente – Roman traduit de l’anglais ( Afrique du Sud ) – Belfond

Le titre est amusant, plein de dynamisme, et le roman tient ses promesses.

Harold Cummings  a organisé une bonne vie, pour lui et sa famille. Tout au moins, c’est ce qu’il croit. Il a toujours agi avec prudence, et il pense avoir bien mené sa carrière, en aboutissant à une retraite qu’il espère calme dans sa jolie maison d’un bon quartier, avec  Millie, sa femme charmante et gaie, son chien qu’il promène tous les jours. Ses enfants ont pris leur envol, car son fils est devenu un trader à succès qu’il ne voit plus beaucoup et avec lequel il ne sent guère d’affinités.  Sa fille voyage, et elle a construit son existence ailleurs, en prenant des risques, car elle a un enfant – sans mari.

Mais tout va bien, jusqu’au jour où il apprend la mort brusque d’un ami  d’enfance, âgé de seulement  soixante ans. C’est son âge  ! Tout à coup, il se sent fragilisé, d’autant que bien des années se sont passées, et il n’a pas revu  l’ami Victor depuis leur jeunesse. Grâce à Facebook, la femme de Victor parvient à le joindre, lui confie tout le bien que son mari disait de lui, ce qui l’étonne. Elle lui demande de prononcer les mots d’usage à l’église.

Un vol d’avion plus tard, il est présent au milieu de personnes qu’il ne connait pas, évoquant un défunt qu’il avait un peu oublié.  Mais au fur et à mesure, les souvenirs lui reviennent – et il se met à envier la vie fantasque de Victor, qui, lui au moins, s’est bien amusé. Il n’est pas trop tard !

Voilà Harold Cummings lancé à grande vitesse dans la vraie vie ! Il  prend des risques, et rattrape un adolescent qu’il a vu voler une tablette de chocolat chez son ami l’épicier. Le jeune homme était juste en train de commencer la tablette et quand Harold lui fait la morale, la bonne vieille morale qu’il a lui toujours connue et qu’il veut transmettre, l’adolescent réagit en protestant, en se moquant de lui, et cela se termine par une bagarre. Les temps ne sont plus ce qu’ils étaient, ni les adolescents non plus !

Là-dessus, Millie part dans un autre Etat tenir compagnie à sa soeur qui a des ennuis de santé. Elle organise au mieux l’existence de son mari  pendant les quelques jours de son absence et il l’accompagne à l’aéroport.

Le voilà seul, avec une nouvelle liberté. Il s’engage sur des voies inconnues, jusqu’à des quartiers de la ville qu’il n’aurait jamais eu l’idée de fréquenter. Avant.

La tentation prend la forme – jolie – d’une jeune femme qui attendrit Harold. Il veut la protéger du méchant homme qui l’oblige à faire ce métier-là, d’autant qu’elle élève sa petite fille. Les très grands ennuis commencent …

Millie s’attarde chez sa soeur,  et toutes les deux bavardent en s’amusant beaucoup. Harold ne s’est jamais douté de rien, et il ne saura rien. Pourquoi troubler la paix du ménage ?

Entre romantisme et bagarres au coin d’un comptoir, un roman joyeux, attachant, où l’amitié compte aussi beaucoup.

Steven Boykey Sidley- Harold Cummings prend la tangente –  » Stepping  out  » – Roman traduit de l’anglais ( Afrique du Sud ) par Catherine Gibert – Editions Belfond – 272 pages – 20, 90 Euros

( Tous droits réservés, etc – copyright )