Erskine Caldwell – La route au tabac – Roman traduit de l’américain – Belfond Vintage – ( un chef d’oeuvre sombre et splendide )

Un grand classique de la littérature non seulement américaine, mais mondiale, que  Belfond Vintage met à son catalogue, après Le Bâtard, Haute  tension à Palmetto.

Telles sont les première lignes du roman. On voit une scène qui pourrait s’imposer au début d’ un film. Lov, homme seul, épuisé par  la chaleur  et le trajet, chargé de son sac de navets, arrive dans la famille de sa femme Pearl, qui ne parle pas, dort sur un matelas à côté du lit, l’ignore, lui qui est tellement amoureux – et frustré. Il a tout essayé, jusqu’à l’attacher sur le lit pour qu’elle soit plus tendre, et cela n’a pas marché.

Il voudrait que Lester ait une explication avec Pearl, et que sa situation qu’on ne peut guère qualifier de conjugale change enfin. Les navets seraient une monnaie d’échange.

 » Lov ouvrit le sac, choisit un gros navet,  et, l’essuyant avec les mains,  il en mordit trois gros morceaux, l’un après l’autre. Dans la cour et sous la veranda, les femmes Lester  regardaient Lov manger. Ellie May sortit de derrière son azedarac  et vint s’asseoir sur une souche de pin, tout près de Lov.  Ada et la vieille grand-mère  étaient toujours sous la veranda, et elles regardaient  le navet, qui, à à chaque coup de dents, diminuait dans la main de Lov « .

Lov gagne sa vie au dépôt de charbon,  les autres enfants Lester ont rejoint les filatures et ils ne donnent plus signe de vie à leur famille. Ada, la mère, épuisée, voudrait du tabac pour calmer ses maux d’estomac provoqués par la faim. Ellie May, jolie fille obsédée par le sexe, est affligée d’un bec-de-lièvre. Son père fait souvent le projet de  l’emmener à la ville pour la faire opérer, mais  cela reste à l’état d’idée vague. Comme d’ailleurs  son obsession : cultiver la terre et refaire pousser le coton, mais il n’a plus rien, et quand il se rend à la ville pour obtenir du crédit, la réponse est inévitablement  négative. Pourtant il y pense toujours. Même sa voiture est devenue une épave. Dude, le fils qui reste, est un simple d’esprit.  Quant à la grand-mère, rudoyée, rejetée  par  toute la famille, elle s’enveloppe de loques  et souffre de la faim, du manque de tabac aussi. Pourtant il fut un temps où la route au tabac proche apportait la prospérité.

Ce jour-là,  la faim est la plus forte, et Lov est dépouillé de son sac de navets, dévoré crus par la famille.

Un jour, quelqu’un  arrive. Bessie,  prédicatrice  d’une religion dont elle est la seule adepte, vient rendre visite à la famille, et elle fait des avances à Dude. Le mariage se conclut à la ville proche très rapidement, et Bessie l’a obtenu en faisant miroiter la forte assurance-vie qu’elle vient de toucher à la mort de son ancien mari. La somme est immédiatement dilapidée dans l’achat d’une voiture toute neuve, qui ne reste pas huit jours dans cet état … et c’est le seul moment drôle – ou plutôt caustique de ce roman terrible dont on pourrait trouver un équivalent chez Emile Zola ou Guy de Maupassant. Rien ne vient éclairer ces ténèbres, aucune lueur, aucune compassion si ce n’est celle que le lecteur finit par éprouver pour ces victimes d’une crise qui les dépasse.

On se doute que le roman ne peut pas bien se terminer. Celle  qui s’en sort, c’est Pearl, qui quitte Lov et va tenter sa chance à la ville, comme ses frères et soeurs. Dude, Ellie May, peut-être.

Le génie du romancier est de donner de la beauté au sordide, par la force, la sobriété de son écriture et d’en faire une oeuvre d’art. Un livre comme un témoin pour que les victimes ne soient pas oubliées. De par le monde, il existe des conditions de survie, ou de non-vie aussi tragiques que  celles-là. Mais il n’y a pas de Mère Teresa partout et à toutes les époques !  Ainsi le roman atteint l’universel.

Erskine Caldwell – La route au tabac – Roman traduit de l’américain par  Maurice-Edar Coindreau – Editions Belfond- Vintage –  223 pages-  17 Euros

 

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Josephine Johnson – Novembre – Roman ( Etats-Unis ) – Editions Belfond Vintage

Voici un grand livre, pas seulement un très bon roman, qui a une portée universelle et prend place dans la littérature de tous les temps, tous les pays.

L’auteur, Josephine Johnson, avait seulement vingt quatre ans lorsque  le chef d’oeuvre, qu’elle publia en  1934, obtint le  prestigieux Prix Pulitzer en 1935 : elle reste  la plus jeune lauréate pour un livre d’une grande maturité, qui n’évoque pas seulement les tragédies de la Grande Dépression, comme ses confrères John Steinbeck, William Faulkner,  mais parle à tout être humain des coups du sort, d’injustice, d’épreuves,   de fatalité et de beauté.

Souvenez-vous,  pour Scarlett d' » Autant en emporte le vent « , la terre de Tara était la seule chose qui comptait, la terre solide où elle revenait dans les tourmentes de sa vie,  » the red earth of Georgia « …
Chez Josephine Johnson, même la terre trahit.

Arnold Harmarne a cinquante sept ans au début du récit  et il a été élevé à la campagne, qu’il a quittée à seize ans :  » pour s’en aller à Bone, se créant là-bas une situation dans les fabriques de bois de construction.  Grâce à son sens de l’économie, il avait fait une ascension lente et dure, comme un chêne ou un frêne qui pousse avec effort mais dont le bois a bien plus de valeur que celui du peuplier qui s’élance de deux pieds en une saison.

Maintenant il était rabattu à la racine. Ce doit être une étrange expérience pour un homme que de travailler des années durant pour obtenir la sécurité et la paix et de voir en quelques mois le tout réduit à zéro; d’éprouver ce sentiment singulier de vide et de noir que donne le fait de n’être plus utile nulle part. Tout lui était venu lentement, et reparti d’un seul coup, aussi était-il devenu méfiant envers la terre elle-même.

Nous emportions nos lits dans le chariot. Notre voiture était vendue ainsi que la plus grande partie du mobilier. « 

La famille garde ce qu’on ne peut enlever : les souvenirs, et aussi les livres – ajoute l’auteur – parce qu’il y en avait trop à vendre,  » que la planète en était déjà encombrée « .

Elle retourne dans les collines du Middle West, là où se trouve le domaine, maison et terres, collines et vergers :

 » La maison était ancienne, et construite non pas de  poutres, mais de planches, de haut en bas,  à la manière des granges. Elle était recouverte de jasmin et de vigne vierge rouge enchevêtrés en lourdes masses au-dessus du porche.Le raisin sauvage noir  mûrissait sur la margelle du puits, et sur la pompe, il y avait un plant de vigne cultivée …   Ce premier printemps où tout nous paraissait nouveau, je le revois sous deux aspects  différents : l’un voilé de crainte et d’angoisse, partout où se trouvait Père, et comme sous un brouillard gris. Ce brouillard n’était pas toujours visible, mais toujours là; et cependant il se mêlait un autre sentiment à celui-ci,  notre amour pour le pays lui-même, changeant et beau à toute heure et de mille aspects divers « .

Leur Mère voit les pentes  chargées de pommiers anciens  qui semblent forts et beaux. Elle se représente les efforts à faire  pour la cueillette, mais elle en est simplement  heureuse. Sa fille, la narratrice,  Merle, sa petite soeur qui a dix ans, prennent cette vie nouvelle pour une grande aventure, observent les oiseaux, des animaux inconnus,  se réjouissent de trouver des pelouses de myosotis ou de pensées sauvages. Pourtant Margot comprend  que non seulement la  terre, mais la maison, sont grevés d’hypothèques, ce qui mine son père et lui donne une inquiétude  permanente. Quand sa mère le découvre également, alors qu’elle se croyait à l’abri, elle  garde simplement au fond d’elle  :   » une espèce de paix intérieure. Je pense que c’était la foi « ,  dit sa fille.

Tous les ans, il faut trouver l’argent pour payer les hypothèques …

Pendant dix ans, le temps du récit, la famille se répartit les tâches, et vit pratiquement en autarcie.

On trait les vaches, et on vend le lait à la ville voisine … on vend aussi les oeufs, la volaille, les porcs  et les lapins. Il y a tout ce qu’il faut pour du pain, et  le gâteau d’anniversaire.

On n’achète que peu de choses : les fameuses rondelles pour  fermer les bocaux de légumes ou de fruits. Tout pousse, et il leur arrive de passer des nuits afin que les abondantes récoltes de cerises  soient  transformées en conserves. Le climat est rude mais  ils savourent  les épinards, et les fraises.

Vu de l’extérieur, cela semble une parfaite répartition, et une véritable organisation. Le père a embauché un aide, qui le quitte pour travailler sur le chantier d’une route. Son remplaçant est Grant Koven, un des fils du fermier voisin. Pour salaire, il a les repas et une participation aux ventes des récoltes.

Ils ont aussi deux fermiers voisins, les Rothman au  Nord qui ont une meilleure terre, les Ramsey, plus au Sud,  des Noirs moins bien lotis, avec cinq  enfants, dont deux adoptés. Tous s’entendent bien, se prêtent aide, secours, outils, se rendent service.

Karren, la fille aînée, à la beauté sauvage, est aussi une préoccupation pour son père.  Elle mène sa vie propre, et il lui arrive de partir au galop avec l’alezan parcourir la campagne … son père alors malgré sa fatigue veille jusqu’à son retour. Elle inquiète sa soeur Margot qui remarque à quel point son attitude trouble la famille …  Elle provoque un drame le jour de  l’anniversaire de son père, et on peut considérer qu’après ce jour, la vie sera compliquée. Cependant la paix revient quand Karren remplace  l’institutrice et est absente toute la journée.

Quelque chose ne va vraiment pas avec Karren, car Margot va à l’école voir  comment  se comporte sa soeur, et ce qu’elle constate l’effraie, au point qu’elle avertit ses parents que Karren est incapable d’enseigner, que les enfants ne peuvent rien apprendre avec elle.

Courageuse Margot, mais comment faire comprendre à Karren que la seule solution est de revenir à la ferme … Il le faut pourtant.

Un jeune  homme sympathique et séduisant, Grant,  et trois jeunes filles. On pourrait penser qu’il y aura  une rivalité amoureuse ? Pas du tout ! Les trois soeurs aiment Grant :  chacune son secret.

Même l’homme qui vient chaque année récolter   » les loyers « , les hypothèques, se montre  chaleureux et humain.

La tragédie vint du  ciel. Lors du printemps de la dixième année, la pluie se fit attendre. Les mois passèrent, et la chaleur envahit tout :

 » En juillet la moitié du maïs avait péri et crissait dans les champs comme du papier.  Les pâturages étaient carbonisés. Je tombai dans les bois un jour, la poussière des feuilles mortes s’envola en un nuage. Le lait tarissait dans les mamelles des vaches. Nous entendions dire que les prix montaient,  mais Père ne gagnait pas davantage  sur son lait et obtenait moins d’argent pour les vaches  qu’il vendait puisque les autres fermiers faisaient de même…  Les mares  n’étaient plus qu des trous béants, craquelés, lisses de boue séchée. J’entendais continuellement meugler les veaux dans les pâturages, ils avaient chaud et soif mais je ne pouvais leur donner à boire que le soir.

Il fallait aller puiser de l’eau à trois milles de là dans un étang, et les chevaux avaient des plaies, même après leur repos durant  le temps  où nous avions emprunté les mulets de Ramsey.  La chaleur était comme une main posée  sur le visage nuit et jour. Quand tout serait mort enfin,  je pensais que nous serions délivrés de l’espoir, mais l’espoir est une obsession qui ne meurt jamais.  Peut-être les mares vont-elles se remplir … Les pâturages d’automne  pourraient reprendre avec la pluie,  l’eau monterait dans les citernes…  Il y avait toujours cette horrible torture de l’espoir  qui ne mourrait qu’avec la vie.

Merle, seule, ne semblait pas se douter de la chaleur.  Elle travaillait aux champs avec Père et Grant, elle était bronzée d’un brun foncé mordoré. Je remarquai qu’elle devenait plus silencieuse en ce temps-là « .

Un jour, de gros nuages survinrent, et on sortit tous les récipients. Mais ils s’effilochèrent, passèrent en ne laissant tomber que quelques gouttes.

Le pire se produisit : le feu envahit les terres qui étaient au plus sec, et il y eut pire encore … il semblait que la tragédie ne finirait pas.

Dans la construction habile de son roman, la narratrice va jusqu’au bout du drame  injuste. Il convient de revenir alors aux premières pages, au  » prologue  » qui prend tout son sens. La narratrice réfléchit:

« Ce fut une longue année que la dernière, et plus pleine de signification que ne l’avaient été les dix précédentes. Il y eut des nuits où je sentais que nous avancions vers une heure terrible et sans espoir mais, lorsque cette heure arriva, elle fut hachée et confuse parce que nous en étions trop près, et ne ne compris même pas bien qu’elle était venue.

Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les  jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé ; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour « .

Une beauté d’écriture qui sert admirablement la profondeur de la réflexion. Le lecteur accompagne la famille courageuse, et ses voisins. On aimerait tellement que quelque chose se produise pour les délivrer de leurs malheurs !

Ce que disait Fellini à Georges Simenon, au cours d’une conversation entre amis, pourrait convenir à ce récit :

 » Lorsqu’on referme un de vos récits,  même s’il finit mal, et en général il finit mal, on y a puisé une énergie nouvelle. Je crois que l’art, c’est ça, la possibilité de transformer l’échec en victoire, la tristesse en bonheur. L’art, c’est le miracle « 

( Dans : L’Express,  4 novembre 1993 )

Josephine Johnson – Novembre – Roman traduit de l’anglais ( Etats-Unis ) par Odette Micheli – Editions Belfond Vintage –  192 pages – 14 Euros

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Thornton Wilder – Mr. North – Roman traduit de l’américain – Editions Belfond Vintage

 

Un grand roman  de moeurs réédité parmi les chefs d’oeuvre de la collection  » Vintage  » publiée par Belfond.

Il procure un  parfait dépaysement en 500 pages qui se tournent trop vite.  Nous  voici transportés dans l’Amérique chic, et même ultra-chic d’une station balnéaire qui a ses codes de bonne conduite, ses  mystères, et ses scandales évidemment étouffés, au cours de l’été 1926.

 

Mr North, ainsi se nomme le jeune narrateur en qui Thornton Wilder a mis beaucoup de lui-même, puisqu’il a utilisé son Journal  transposé  en forme de roman  – le dosage entre le romanesque et la réalité  restant son secret.

Donc le narrateur  est fatigué d’exercer sa profession d’enseignant, même temporaire, en attendant mieux, ou autre chose. Il donne sa démission, achète une voiture d’occasion à un ami, qui tient la route juste le temps d’arriver à Newport, où il la revend, et il acquiert une bicyclette. La jolie station balnéaire lui plait tout autant que huit ans auparavant, quand il faisait son service militaire chez les garde-côtes.

Comme l’auteur, Theophilus North a déjà beaucoup voyagé, d’abord avec ses parents entre la Californie et la Chine, puis il  a parcouru, en étudiant,  l’Europe, la France.  Sa culture est grande, ses curiosités multiples, autant que ses vocations successives. Il a rêvé d’être un saint, tout simplement,  puis un anthropologue, ou sociologue, également  détective  » stupéfiant « , puis  un  » stupéfiant comédien « ,  magicien,  amoureux,  aventurier, homme libre.

A Newport, il va pouvoir jouer tous ces rôles à la fois. C’est l’été, et il a l’idée de donner des leçons de tennis, puis sa bonne éducation, son agréable physique, sa culture inspirent confiance, et on lui demande de  faire la lecture, de donner aussi  des  leçons de littérature, de français, d’allemand, d’italien, à des élèves de tous âges.

Ainsi il pénètre dans les familles les plus fermées de Newport, et il rend de multiples services. Mais jamais il n’accepte d’invitation à  déjeuner ou dîner.

Par exemple, il se rend compte qu’un véritable complot familial se trame autour d’un vieux monsieur très riche, au point que ce  monsieur  est convaincu qu’il souffre d’une grave maladie et il vit reclus chez lui. Mr North et lui échangent beaucoup sur la littérature, et peu à peu le jeune homme parvient à le convaincre que le  médecin fourni par la famille ne lui fait pas de bien, mais qu’il peut sortir, marcher sans danger, et remettre un peu d’ordre dans son entourage. Ce n’est pas sans risque pour Mr North qui est menacé,  mais il a déjà su se concilier les policiers de la région, évidemment en toute discrétion. Ce sont des relations utiles.

Chaque chapitre contient une intrigue, et elles   différent  toutes  les unes des autres. Bien sûr, Mr North apporte à chaque fois sa solution.

Ainsi il est averti qu’une jeune fille de vingt six ans,  Diana   » qui a déjà usé pas mal de souliers de bal  » s’apprête à s’enfuir avec un jeune homme pourtant fort convenable. Il faut absolument empêcher ce scandale. Comment le sait-on ? La famille a fouillé dans son linge et trouvé une lettre. Mr North agit avec la plus grande diplomatie, rencontre les amoureux et parvient à persuader la fugitive de retourner  au cours de la même nuit dans  la maison familiale. Les apparences sont sauves. Tant pis pour ce qui était peut-être son grand amour, Diana doit retrouver son père autoritaire qui la prive de liberté, mais sa réputation est sauve.

Il y a plus amusant, quand Mr North découvre ce qui est un atelier de contrefaçons de manuscrits  » authentiques  » en appartement. Il décourage les malfaisants d’une façon tout à fait astucieuse.

Il  noue une  liaison avec une femme très élégante, qui en tant que journaliste, écrit avec esprit sur les habitants de Newport chez qui elle n’est pas reçue, car elle fait partie du  » demi-monde », il   vole au secours d’une jeune femme cloîtrée chez elle car elle attend un bébé et est supposée être fragile, tandis que son mari la trompe. Evidemment elle en souffre, et Mr North s’en aperçoit.  Il lui  lit Shakespeare,  et elle découvre les joies de la lecture, demande des livres, reprend goût à la vie. Mr North fait bien davantage, car il persuade le mari de demander pardon à sa femme et de  lui rester fidèle.

Une maison est supposée être hantée, au point que sa propriétaire la quitte tous les jours en fin d’après-midi car elle  y a trop peur la nuit. Mr North fait circuler des bruits contraires, très positifs, par exemple un miracle s’y est produit. Et cela marche. On accourt !

Il  délivre une jeune veuve très jolie, maman d’un petit garçon,  d’un poids douloureux, et  elle aussi retrouve  la paix. Le magicien qu’est Mr North organise son remariage avec un diplomate de ses amis … Coup double !

Mr North a bien soin de faire remarquer que son prénom, Theophilus, est la traduction en grec du prénom de Mozart, Amadeus – aimé de Dieu.

Délicieuse lecture, animée  par un style fort élégant : Mr North est très cultivé et spirituel.

 

Thornton Wilder – Mr North – (  titre original : Theophilus North ) – Roman traduit de l’américain par Eric Chédaille – Editions Belfond Vintage –  512 pages –  18  Euros

 

site  de  l’auteur : http://www.thorntonwilder.com    ( autres romans en livres de poche )

sites des éditions : http://www.belfond-vintage.fr

http://www.belfond.fr

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Stella Gibbons – La ferme de cousine Judith – roman d’humour traduit de l’anglais – Editions Belfond Vintage

 

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Les dames du Prix Femina en 1934 ont eu  la main heureuse en décernant leur prix Femina Etranger à Stella Gibbons pour son roman alors intitulé  La Ferme du Froid accueil  ( Cold Comfort Farm ). Les concurrentes déçues, Rosamund Lehmann et Elisabeth Bowen, eurent l’appui de Virginia Woolf qui manqua s’étouffer de dépit, en avalant son thé de travers, car  elle  qui avait déjà reçu ce prix ne comprit pas du tout qu’il puisse couronner un roman satirique très drôle.

Il lança son auteur, poète, journaliste, écrivain, et obtint un grand succès, relayé par une suite, et des oeuvres de toutes sortes. Le voici réédité dans  sa fraîcheur subversive, avec un titre différent  – tandis que d’autres romans de Stella Gibbons sont  proposés aux Editions Héloïse d’Ormesson.

Le lecteur doit effectuer un petit effort d’adaptation pour en goûter  la saveur,  car l’humour est décapant, quelquefois déstabilisant, ironique. Stella Gibbons a réussi sa satire des romans campagnards  misérabilistes façon   » La Renarde  » de Mary Webb, et autres célébrités intouchables alors.

Elle transporte sa jeune, jolie, intelligente et  sympathique  héroïne, Flora Poste, de son milieu londonien mondain et snob jusqu’à la ferme de ses cousins, au nord de l’Angleterre, de plus, en pleine mauvaise saison. Flora, devenue subitement orpheline, vivait  provisoirement chez une chère et élégante amie et se rendait  avec elle et ses flirts dans tous les endroits chics, mais elle savait que sa situation était provisoire. Elle chercha  alors  un toit et elle écrivit à divers membres de sa famille pour leur demander un hébergement. Façon Jane Eyre,  mais les deux héroïnes  ont très peu de points communs !

La seule à lui répondre favorablement avec une invitation concrète est sa tante  Judith – et il ne lui reste plus qu’à se rendre jusqu’à cette ferme et à faire connaissance de ses nombreux cousins.  On vient la chercher à la gare dans un ancien boghei – à travers une campagne humide, jusqu’à la ferme très peu hospitalière. Elle a sa chambre, sale, comme tout le reste. Mais elle agit comme Scarlett, avec énergie et sens de l’organisation.

Après un premier repérage, elle parvient à faire nettoyer les rideaux rouges de sa chambre, elle  pousse quelques restes sur la table commune de la cuisine pour un thé convenable. La cuisine est  préparée dans l’âtre, grâce à un chaudron – et évidemment, l’électricité n’est pas parvenue jusque là. Il y a beaucoup à faire.  Les cousins sont plus que pittoresques, excentriques, Tante Judith incarne la mélancolie, et dans une pièce là-haut, vit la douairière, qui ne sort qu’ une fois l’an pour  vérifier que tout son monde est présent dans sa maison. C’est qu’il existe un terrible secret …

Le taureau de la ferme, toujours enfermé dans son box, mugit d’énervement. Flora ouvre ses portes  et il devient très gentil dans son pré…

C’est Adam qui s’occupe des vaches :

 » Les bêtes se tenaient tristement, la tête baissée  sur l’auge de leur stalle.  Disgracieuse, Insoucieuse et Dédaigneuse  attendaient leur tour d’être traites. De temps en temps, avec un bruit  râpeux et aigu  comme celui d’une  lime passée dans la soie, Dédaigneuse  promenait maladroitement sa langue rêche  sur le flanc osseux de Paresseuse,  toujours humide de la pluie tombée cette nuit  à travers le toit; ou bien Insoucieuse  levait ses larges yeux inexpressifs  vers le râtelier au-dessus de sa tête, d’où elle arrachait une bouchée de toiles d’araignée. Une lueur faible, humide et trouble, analogue à celle qui brille sous les paupières d’un homme fiévreux, baignait l’étable « .

En deux jours, Flora conçoit un plan pour chacun de ses cousins et neveux, qu’elle commence à mettre à exécution, avec grande persévérance.   Elle s’intéresse beaucoup à la ravissante jeune fille de la maison, qui parcourt la lande … et entreprend d’organiser son mariage avec le jeune châtelain voisin qu’Ellfine  aime  ( et réciproquement ). Flora discerne les points faibles de chacun, éloigne le prédicateur terrible  jusqu’aux Etats-Unis, transforme un autre, passionné de cinéma  … en acteur … ainsi de suite,  jusqu’au final, éblouissant !

Et elle-même ? Elle a évité au village l’ennuyeux Mr Mybug, et elle a trouvé l’âme soeur. Tout est bien qui finit bien.

Un roman à redécouvrir, car il dépayse à tous points de vue et rend l’humeur joyeuse.

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Stella Gibbons – La ferme de cousine Judith – Roman traduit de l’anglais par Iris Catella et Marie-Thérèse Baudron – Editions Belfond Vintage – 351 pages – 15 Euros

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Erskine Caldwell – Haute tension à Palmetto – Roman traduit de l’américain – Editions Belfond Vintage

IMGLes Editions Belfond rééditent dans leur remarquable collection  » Vintage  » un roman très fort de l’un des écrivains prestigieux du Sud, frère en littérature de William Faulkner, John Steinbeck, et aussi de Tennessee Williams.

 » Unité de lieu, de temps « ,  souligne dans sa préface  Yves Berger,  romancier  :  » Le Sud  » ( Prix Fémina,  où il décrit de jeunes passions dans le Sud de la France ), grand connaisseur  des Etats-Unis et de la littérature du Sud. On peut lire un extrait sur la couverture, verso.

Unité d’action  aussi :  le drame se déroule autour de Vernona, personnage central,  en sept jours à Palmetto,  petite ville de 548 habitants, écrasée de chaleur en cette fin septembre, du vendredi après-midi au jeudi soir :

 » On distinguait encore, à l’horizon, une dernière trace de rouge. Ils sortirent de Palmetto et se dirigèrent à l’ouest vers la rase campagne, dépassant les bouquets de palmiers nains  qui poussaient le long de la route.  On avait appelé la ville Palmetto à cause de ces arbres et de leurs feuilles en éventail. Ils poussaient à l’état sauvage  sur tout le plat pays jusqu’à la côte « .

Il y a déjà  tout juste une semaine que la nouvelle institutrice, Vernona, est arrivée, et cette très jolie jeune fille seule de vingt-deux ans, brune  explosive, mais ingénue,  attire l’attention. Elle a pris pension chez Blanche qui la place sous sa protection, en principe, et lui donne des conseils en pensant à son propre intérêt et à la bonne tenue de sa maison.

Une semaine de présence …   Floyd, écolier de seize ans, se déclare passionnément amoureux d’elle, et veut l’épouser. Elle consent assez imprudemment un baiser… Suit Jack Cash, qui a pour habitude de venir saluer chez Blanche chacune des nouvelles institutrices, quinze en quinze ans… et lui apporte, sous l’oeil attendri de l’hôtesse, un bouquet de violettes cueilli près de chez lui. Un peu bizarre… Elle l’éconduit, de même que le fermier veuf qui lui offre une soirée au cinéma et finit par l’emmener près de sa ferme, car il voudrait la prendre à l’essai pendant une semaine…

Elle aimerait le séduisant Milledge Mandrum, politicien influent – qui lui fait livrer deux kilos de  chocolats, mais recule devant l’épouse jalouse… Et elle en évite d’autres, à peu près un par jour, qui viennent la relancer  jusque sur la veranda de Blanche, et dans sa chambre.

Vernona pleure souvent, voudrait se consacrer à son métier d’institutrice afin de ne pas connaitre la vie de sa soeur… Mais elle sert innocemment de révélateur à toutes sortes de pulsions,  de frustrations, de violence qui n’ont jamais été canalisées, éduquées et finissent par se libérer.

Qui sera la victime de la tragédie qu’on pressent inévitable ? La Belle inconsciente ou les personnages qui l’observent et veulent se servir d’elle ?

Pourtant, cette galerie d’hommes bizarres, et de femmes qui ne le sont pas moins, a parfois quelque chose de très drôle, et même réjouissant dans le genre humour noir. Cette forme de récit féroce autant que cynique a fait scandale lors de la sortie du livre en 1951 à sa parution aux Etats-Unis.

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Erskine Caldwell décrit sans état d’âme des personnages éloignés de toutes préoccupations morales, mais soucieux de petits calculs mesquins, et jamais  il ne juge ni ne prend parti. D’où la puissance du récit.

Né en 1903, issu de ce Sud qu’il connait si bien,  il a exercé les métiers les plus divers, machiniste de théâtre, marin, footballeur professionnel, cultivateur, garçon de café, journaliste. Il a tiré  parti de ses expériences pour son oeuvre,  la plus censurée, dit-on, aux Etats-Unis : 30 romans dont La Route au tabac, Bagarre de juillet, Le Petit Arpent du Bon Dieu, –150 nouvelles, 15 volumes de reportages et d’essais  – plus de 80 millions d’exemplaires  dans 43 langues. Il est mort en 1987 à Paradise Valley, en Arizona.

Erskine Caldwell –  Haute tension à Palmetto – Préface d’Yves Berger ( voir extrait au dos du livre ) – Traduit de l’américain par  Anne Villelaur – Editions Belfond – 304 pages – 15 Euros – Collection Belfond Vintage

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Margery Sharp – Les aventures de Cluny Brown – Roman charmant traduit de l’anglais ( G B) – Belfond Vintage

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Cluny Brown,  jeune Londonienne  charmante vit naturellement des situations qui déconcertent son entourage et la rendent fort sympathique.

Elle rayonne !

Orpheline, elle a été  élevée par son oncle, plombier de métier, et elle l’a si bien observé qu’un jour où il est absent,  elle le remplace au domicile du monsieur qui l’a appelé en  urgence, et sa réparation est réussie. Mais quel scandale ! Dans la Grande-Bretagne d’avant la guerre, cela ne se fait pas, c’est inconcevable. Dépassé, son oncle décide de lui donner une formation  solide et un métier bien féminin.

Cluny va quitter Londres, ce qu’elle regrette, mais elle n’a rien  à dire, cette jeune fille  ! Elle sera femme de chambre chez lady Carmel, à  » Friars Carmel  » dans le Devonshire. Elle devra adopter une attitude convenant à sa désormais double hiérarchie, celle de la non conventionnelle  mais très ladylike lady Carmel, et celle de la maisonnée, autres femmes de chambre, jardiniers, etc.

Dans l’ensemble, cela se passe bien, d’autant qu’arrive au manoir  un intellectuel polonais fuyant les nazis, sur invitation de l’un de ses fils. Lady Carmel, préoccupée surtout de ses bouquets et de sa vie mondaine, ainsi que son époux l’accueillent avec grand intérêt. Il peut retrouver l’inspiration  dans cette atmosphère généreuse.

De son côté, Cluny écrit souvent à son oncle sans recevoir de réponse,  et  elle utilise au mieux sa journée  hebdomadaire de liberté. Elle qui aime tant les chiens – mais une domestique n’a pas le droit d’en posséder un  – s’est proposée pour promener le chien un peu turbulent d’un voisin – et c’est ainsi qu’elle fait la connaissance du pharmacien célibataire, puis de sa mère – qui demeurent au village voisin. Elle leur apporte sa note de gaîeté, au point qu’il change le jour de sa fermeture pour pouvoir mieux accompagner Cluny dans ses promenades. Le parapluie les  rapproche,  mais de façon fort convenable, évidemment.  Conquis par la gentillesse de Cluny, le pharmacien se rend à Londres  sans le lui dire afin de demander sa main à son oncle.

Stupéfait, l’oncle,  par la réussite si rapide, de sa nièce ! Et de même la hiérarchie des femmes de chambre qui n’ont jamais vu beau mariage conclu si vite.

Il est encore  plus surpris quand Cluny en personne vient le voir quelques jours après accompagnée de celui qui sera son mari, pour d’autres aventures en France et aux Etats-Unis. Elle part avec son cadeau : le petit chien cette fois  bien à elle.

Cluny Brown, sous des apparences un peu farfelues qui font les délices du lecteur, décide de sa vie, en définitive, car elle est une héroïne pleine de caractère. Moderne ? Il y a eu de tous temps des femmes de caractère qui s’imposent.

Ce roman a connu un grand succès à sa parution, 1944, en Grande-Bretagne, lors de sa parution,  puis  en France lorsqu’il fut édité  chez Julliard ( 1946 ). Ernst Lubitsch l’a adapté, en le modifiant de façon anecdotique, avec le titre  » La Belle Ingénue  » , 1946, co-starring Jennifer Jones, Peter Lawford, Charles Boyer.

L’oeuvre de Margery Sharp est  importante. Elle triompha véritablement quand les studios Disney  ont sorti en  films sa série initialement  » The rescuers »,  sous les titres : » Les aventures de Bernard et Bianca « , etc.

Margery Sharp  ( 1905-1991 ), jeune femme de bonne famille,  épousa un ingénieur en aéronautique et mit ses idées féministes dans ses romans sous une forme légère et humoristique, efficace. Un charme inépuisable qu’on redécouvre grâce à la collection Belfond Vintage.

Extrait  ( pages 48-49 ):

 » D’autre part, une bonne place dans le Devonshire, c’était au moins un horizon élargi. Cluny ne demandait précisément, sans toutefois en avoir conscience, qu’à étendre le champ de son expérience. C’était bien le but qu’elle se proposait en allant au Ritz, en buvant le cocktail de Mr Ames – et aussi- c’était là une vieille histoire – en achetant  dans Praed Street un petit chien d’une demi-couronne. Toutes ces tentatives ne lui avaient causé que des ennuis, surtout le petit chien qu’elle avait dû, sur l’ordre de son oncle, donner au laitier. Oui, elle semblait attirer les ennuis. Mais si elle en rencontrait d’autres là-bas dans le Devonshire, ils auraient au moins l’attrait de la nouveauté.

Rassérénée par ces pensées, Cluny alla se coucher  dans de meilleures dispositions. Non pas qu’elle fût résignée : ce n’était pas dans sa nature; elle était plutôt dans un état d’expectative. Ce qu’elle désirait ardemment depuis si longtemps allait enfin se réaliser : elle verrait du nouveau.

 Avoir enfin une destinée à soi,  fût-ce au prix de quelques coups de trique ; ne pas être tenue à l’écart de tout, même  de la tempête ; avoir, en un mot, une vie sinon paisible, du moins bien remplie « .

Margery Sharp –  Les aventures de Cluny Brown – roman traduit de l’anglais ( Grande-Bretagne ) par Yves-Gérard Dutton – Editions Belfond Vintage – 384 pages – 15 euros

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Sloan Wilson – L’homme au complet gris – Roman traduit de l’ américain – Belfond  » vintage « 

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Familles

La silhouette de la couverture est reconnaissable : c’est celle de Gregory Peck qui a incarné  » l’homme au complet gris  » dans le film à succès inspiré par ce best-seller aux Etats-Unis ( en 1955 ) puis dans le monde (en France  dès 1956, éditions Robert Laffont ).

Tom est le parfait père de famille, soucieux d’améliorer la vie de Betsy, sa femme, maîtresse de maison  intelligente, jolie, et de leurs trois enfants. Leur  préoccupation est de quitter la maison qu’ils ont négligée petit à petit car ils ne l’aiment plus, d’échapper à  leur quartier qui ne devait être qu’un passage.

Il est  l’employé  » au complet gris  » qui comme tant d’autres, portant le même uniforme, va de la maison de banlieue à un gratte-ciel de Manhattan, et retour, sans se plaindre de la monotonie et des fatigues au quotidien. Et à la maison, il doit faire face à des imprévus, comme la maladie des enfants, la varicelle qui touche même Betsy. A lui de  réconforter et de soigner  tout son monde, de convaincre  le médecin de se déplacer,  de recruter une parfaite auxiliaire familiale.

Il est  celui qui se rend chez sa grand-mère, en affrontant des souvenirs tragiques, la mort violente de son père. Mais Tom est un homme courageux, optimiste, résolument matérialiste, à la vie convenable, et qui va de l’avant.

L’amélioration  voulue passe par un meilleur emploi  :

 » Tom pensait à sa maison en ce jour du début de juin 1953 quand un de ses amis, Bill Hawthorne, lui parla d’une situation qu’il pourrait lui trouver à l’United Broadcasting Corporation. Tom déjeunait avec  un groupe d’amis au  » Fer à Cheval  » un petit restaurant non loin du Rockefeller Center.

 » Tom regardait son verre sans rien dire.  Je pourrais peut-être avoir dix mille par an, se dit-il. Si j’y arrivais, Betsy et moi pourrions acheter une maison plus agréable « .

Comme tant d’autres hommes de sa génération aussi, Tom revient de la guerre. Il a tout gardé pour lui, et n’a jamais évoqué avec Betsy ni personne ces terribles années, ses  souvenirs de parachutiste largué au milieu des terres lointaines et ennemies, les ombres tenaces des hommes que, soldat, il a tués. Mais les obsessions sont là, s’accrochent,  et  les fantômes reviennent :

  » Maria.

Ce n’est pas ma faute, se dit-il; ce n’était pas ma faute; ce n’était la faute de personne.  C’est arrivé il y a si  longtemps.

Maria.

Je l’avais oubliée, se dit-il. je n’ai jamais vraiment pensé à elle; jamais longtemps en tous cas.

Ce n’était vraiment  pas ma faute; ce n’était la faute de personne. Je n’ai rien à me reprocher…

Je suis un brave homme, se dit-il, et je n’ai jamais rien fait dont j’aie vraiment  honte… C’est la vie, se dit-il, et si je devais repasser par là, les événements suivraient le même  cours « .

Le tout puissant magnat de la télévision, self-made man,  Ralph Hopkins, lui propose, après des démarches usantes, de  multiples entrevues, un emploi important :  Tom  devra être son service de presse à lui tout seul pour une mission bien précise qui nécessite des talents de diplomate.

Ce n’est pas par hasard sans doute  que le romancier introduit cette péripétie précisément  à la période perturbée que connait Tom qui va jusqu’à chercher le secours dans l’alcool. Il s’agit de suggérer à un groupe de spécialistes de la santé qu’il faut lancer un comité pour financer des recherches sur la maladie mentale. Ralph Hopkins doit prononcer le discours persuasif rédigé par Tom.

On ignorait alors  les traumatismes psychologiques que pouvaient connaitre les soldats rescapés reprenant sans transition la vie civile.

C’est un succès, et Hopkins enthousiaste voit en Tom un vrai fils qui pourrait lui succéder. Mais Betsy alerte  son mari : il n’est plus le même, il consacre trop de temps à son travail, il n’a plus d’horaires, et il devient l’ombre de Hopkins.

Bien sûr, en contraste, la vie familiale de Hopkins est un échec total. Il l’a sacrifiée  à son ambition.  Le couple Betsy-Tom connait cependant une grave crise,  encore plus quand  Tom apprend par un ancien témoin de sa vie en Italie qu’il a une petite famille là-bas et des obligations au moins morales. Betsy la choyée manque temporairement de compassion, mais Tom parvient à  lui faire comprendre la situation. Lui-même prend conscience qu’il doit sauvegarder ses valeurs familiales et personnelles. Le matérialisme recule – avec leurs meilleures conditions de vie et l’ambition  satisfaite !

Bien des militaires de retour de guerre – n’importe quelle guerre – ont pu se reconnaitre en Tom, guerrier désemparé et  courageux, porte-parole d’une génération, celle des années 50.

Le roman de Sloan Wilson, qui y mit beaucoup de lui-même, peut se lire égalemment comme un plaidoyer  pour un peu d’humanité dans un  monde si dur, quand l’optimisme et la générosité  subliment les épreuves surmontées, pour triompher.

The man in the grey flannel suit fut vendu à deux millions d’exemplaires à sa  parution aux Etats-Unis, puis adapté au cinéma avec Gregory Peck, Jennifer Jones et Fredrich March  –  traduit en vingt cinq langues.

Sa réédition bienvenue le remet en valeur comme un chef d’oeuvre intemporel, avec ce qu’il faut de  » saveur vintage « .

Sloan Wilson  est né en 1920 dans le Connecticut. Après des études à Harvard, il s’engage dans la Navy et combat pendant la Seconde guerre mondiale. De retour à la vie civile, il mène de front sa carrière de journaliste reporter notamment pour Time Life, de romancier, poète et essayiste. Son premier roman, inspiré  par sa carrière militaire, parait en 1947 mais c’est L’Homme au complet gris qui  connait un succès phénoménal, avec son titre aussi évident que son déroulé et son style sont simples, apparemment.

Sloan Wilson-   L’homme au complet gris –  Roman traduit de l’américain par Jean Rosenthal –  Editions Belfond – 457 pages – 17 Euros – Collection « Belfond   – Vintage «