Edith Ayrton Zangwell – Forte tête – Roman traduit de l’anglais – Belfond Vintage

On dirait un roman d’Edith Wharton : la bonne, très bonne société anglaise à Londres, une jeune fille douée, belle  et élégante qui vit avec sa mère et son beau-père une existence privilégiée dans une splendide demeure. Il évolue en plaidoyer pour les droits des femmes, le droit de vote, tout en gardant sa forme romanesque fort agréable, attachante.

Privilégiée, certes, mais cette jeune fille sait s’affirmer.  Elle a a une passion pour les sciences,  en particulier  la chimie, et elle passe la plus grande partie de son temps dans son laboratoire au dernier étage de la grande maison, où sa mère, Mrs  Hibbert lui rend quelquefois visite, admirative et étonnée, « dans un bruissement de soie « . Mrs Hibbert est la parfaite maîtresse de maison, tellement féminine et gracieuse …  Mère et fille s’entendent admirablement bien, et Ursula consent parfois à l’accompagner à des réunions mondaines, à des sorties en plein air.

Quand  l’histoire commence, Ursula Winfield a procédé à une expérience devant sa mère, avec une explosion qui l’a  effarouchée. Puis  elle s’est rendue à une conférence de  la Société de Chimie. Elle a pu publier un article fort remarqué – grâce à l’appui paternel du Pr Smee qui suggère que la jeune fille puisse  s’exprimer devant la nombreuse assistance. Le président, le professeur Fleming, en est fort agacé, mais avec courtoisie, il accepte qu’elle prenne la parole. La Société de chimie n’est pas ouverte aux femmes, et cette allocution pourrait constituer  un dangereux précédent, d’autant que Miss Winfield est assidue aux conférences et qu’elle est appréciée.

L’allocution est un succès et Ursula s’aperçoit ainsi qu’il lui est facile de s’exprimer en public. Lorsque sur le chemin du retour, accompagnée par l’empressé Pr Smee, elle donne son avis sur les suffragettes, elle  déclare qu’elle n’est pas opposée  à leurs actions, mais  qu’elle n’est pas intéressée par le droit de vote : a-t-il prouvé qu’il est utile aux hommes ?

« The Call  » – tel est le titre anglais du roman.  Un jour de grand froid, Ursula passe au bord de la Tamise, le long de l’Embankment, devant une dame très âgée, assise comme prostrée. Elle la voit soudain courir vers le parapet et sauter dans le fleuve. Ursula saute à son tour pour la secourir, tout en déplorant de devoir porter les jupes qui l’entravent et pèsent lourd. Elle parvient à gagner un petit escalier, et avec de l’aide, les voilà sauvées toutes les deux. Ursula prend des nouvelles de la dame, et, à sa grande stupéfaction, elle apprend que le suicide étant condamné par la loi, la dame malheureuse a été mise en prison, où elle attend de passer en justice. Ursula est convoquée à la Court, le tribunal. Bien sûr, elle verse les fonds nécessaires pour que la vieille dame soit mise à l’abri.

Elle est stupéfaite, révoltée. Un homme a volé une paire de chaussures, et il est condamné à douze ans de travaux forcés. Le proxénète qui lui succède, et qui a abusé d’une petite fille de neuf-dix ans, à seulement trois mois de prison. Deux suffragettes sont présentes. Comme les autres femmes, elles doivent sortir du tribunal, et elles protestent. Elles, devraient pouvoir  rester, et c’est pourquoi elle veulent voter pour changer ces lois iniques. A les entendre, Ursula se rend compte qu’il est possible d’agir, et en sortant de la Court, elle se dirige vers  le siège imposant des suffragettes, Clement’s Inn.  Quelques jours plus tard, elle rencontre la Présidente,  » une petite dame extraordinaire «  et lui fait part de ses réserves :  » Je ne peux considérer  la violence comme un argument et je l’abhorre « , s’insurgea Ursula.

 » Pas autant que je l’abhorre moi-même, mademoiselle Winfield, répondit la Présidente en souriant.

Son visage délicat aux traits usés, sa silhouette menue vêtue d’une robe seyante contribuaient à donner de l’ampleur à ses paroles; il était impossible de l’associer à toute forme de violence.

– De plus, poursuivit-elle, toute la violence en rapport avec notre Union est exercée contre nous et non par nous. Est-ce violent de défiler pacifiquement dans Parliament Street ou de poser une question parfaitement légitime à un rassemblement public ? Et pourtant, pour ces actions, on s’en  prend à nos femmes, on les assomme, on les frappe. Ma propre fille a été souffrante pendant des semaines après le traitement qu’elle a subi. Est-ce violent de refuser de se nourrir en prison  ? Non, la violence est dans l’alimentation forcée, une forme de violence abominable et scandaleuse ! Avez-vous déjà vu nos grévistes de la faim à leur sortie de prison ?

– Oui. Ursula n’en dit pas plus. Le souvenir de ces femmes décharnées à l’Albert Hall la submergea. .. L’émotion n’était pas la raison,  se dit-elle.  »

Son sentiment de révolte est le plus fort. Elle prend sa carte, et accepte de prendre la parole  à une réunion prochaine. Elle s’engage aussi à siéger à un comité local, à inciter une dizaine de scientifiques à signer un manifeste en faveur du droit des femmes.

Elle informe  par lettre sa mère, son beau-père colonel, alors en séjour à Paris. Sa mère prend son parti, tente d’adoucir la nouvelle mais le beau-père s’indigne.

Entre temps, Ursula s’est fiancée avec le jeune homme idéal, Tony, parti  à l’étranger pour sa carrière. Elle attend donc sa réponse à la lettre dans laquelle  elle lui annonce la bonne nouvelle : par son action, jointe à beaucoup d’autres, elle va contribuer à rendre le monde meilleur ! Mais Tony émet des réserves, car il n’aime pas les suffragettes. Pourtant, Ursula participe à une longue marche, et elle est si belle, portée par un feu intérieur, que sa mère est fière d’elle. Le colonel se met à la fenêtre de son club, au lieu de se réfugier dans l’endroit le plus reculé du bâtiment. En militaire, il admire la parfaite organisation du très long défilé, et il va jusqu’à se découvrir lorsque passent les infirmières en uniforme.

Ursula quitte son confort, délaisse les expériences scientifiques  pour   » la cause  « . Elle parcourt le pays, loge de façon plus  ou moins confortable chez d’autres suffragettes, et ses succès l’entrainent. Elle sait convaincre.

Et puis vient le jour de la grande manifestation où elles sont en nombre avec la présidente devant le 10, Downing Street. Ursula suit le conseil d’une compagne et prend une pierre pour casser une – petite – vitre, en faisant attention qu’il n’y ait personne derrière. Ursula sent de fortes mains l’empoigner, et les voilà emmenées au poste de police. Elles voulaient faire parler d’elles, et elles ont atteint leur but. L’étape suivante, c’est le tribunal, et Ursula est condamnée à une peine de prison, d’un mois. Elle s’y était préparée, mais il lui arrive de s’y trouver assez mal à l’aise … ce jour-là, elle entend au dehors  les suffragettes rassemblées sous les fenêtres entonner  La Marseillaise !  La surveillante lui dit qu’elle reconnait les détenues militantes pour le droit de vote parce qu’elles sont joyeuses…

A son second passage devant le tribunal, Ursula est condamnée à neuf mois de prison, et elle décide de faire la grève de la faim. C’en est trop pour le colonel qui lui interdit  de revenir à la maison, mais sa mère lui rend visite dans son nouveau logement, et l’approuve. Quant à Tony, il a décidé que le mariage n’était plus possible.

Survient la guerre de 1914, Tony s’engage comme simple soldat, et les fiançailles reprennent lorsqu’il vient en permission. Ursula rend visite à son amie Mary Blake, devenue infirmière à l’hôpital :

 » Lorsque Ursula lisait les comptes rendus de leur action dans chaque zone de guerre, vaillantes et sereines,  bravant les épreuves et le danger,  elle rayonnait de fierté. Et les Anglaises ne se trouvaient pas seulement au sein de nos armées ;  découragées par le ministère de la Guerre, elles travaillaient pour les Alliés.  Ursula eut un sourire contraint en apprenant que l’armée britannique n’avait pas été capable de donner du travail à deux femmes médecins de sa connaissance. Un an plus tard, après qu’elles eurent été testées par les Français et déclarées non seulement inoffensives  mais encore extrêmement  compétentes, le ministère de la Guerre se repentit. La direction d’un grand hôpital militaire de Londres leur fut alors confiée. Celui-ci était entièrement dirigé par des femmes, dont de  nombreuses ex-suffragettes. Mary Blake, qui avait depuis longtemps terminé sa formation puis travaillé sur un navire-hôpital à Gallipoli, y était désormais infirmière « .

Lors de sa visite, Ursula s’arrête devant un lit où repose une forme toute bandée. Mary lui explique qu’il a été entièrement carbonisé par le nouveau pétrole enflammé dont se servent les stratèges inhumains de l’autre côté. Il pourra survivre, et il ne sait pas encore qu’il a perdu la vue. Ursula retrouve alors sa réaction de scientifique, et son idée lui revient :  » la découverte d’un procédé de libération d’un azote atmosphérique pouvant être utilisé pour éteindre le feu « .

Elle s’y met de toutes ses forces, et elle peut présenter au Ministère sa réalisation, son « extincteur  » destiné à sauver des vies. Ursula doit vaincre toutes sortes d’obstacles, et même une rivalité masculine pour un projet moins au point que le sien. Elle pense que pendant tout ce temps perdu, des jeunes gens meurent et souffrent atrocement …  Enfin son extincteur est adopté et donne les résultats attendus.

L’invention d’Ursula est réelle :  elle est inspirée par l’oeuvre d’Hertha Ayrton,  la belle-mère scientifique de l’auteur, qui a mis au point ce qui a été appelé  » le ventilateur Ayrton  » dont plus de cent mille exemplaires ont été mis en service dans les tranchées, sauvant des milliers de vies.

Ce fait vrai est relaté dans la préface importante d’Elizabeth Day qui retrace  la vie d’Edith Ayrton Zangwill, romancière et femme engagée pour les droits des femmes. Très jeune, elle perdit sa mère de  la tuberculose. Elle a pu s’épanouir dans sa famille et elle était convaincue qu’une femme pouvait faire les études de son choix, exercer le métier de son choix. Avant et après son mariage, elle écrit et publie, encouragée par son mari. Elle adhéra à  » l’Union  sociale et politique des femmes  » et devint une activiste politique, aux côtés de sa belle-mère. Celle-ci  revendiqua le droit de Marie Curie,  » à être reconnue comme étant à l’origine de  la découverte du radium, après que la presse l’eût attribuée à son mari « . Elle participa aux défilés, sans jamais aller jusqu’à la grève de la faim, et apporta aussi ses contributions financières à la   » cause « .

Ce qui est remarquable dans le roman, c’est l’harmonie que se dégage des relations entre les  femmes, activistes  féministes, sans jamais perdre de la féminité. La maison est un lieu privilégié.

J’apprécie beaucoup le sentiment de solidarité féminine qui court tout le long du livre. Mère et fille sont de plus en plus unies, complices. Quand Ursula se rend compte que le Professeur Smee voudrait être davantage qu’un ami alors qu’il est marié,  elle rompt toutes relations avec lui. La romancière offre un rôle important – et sa revanche  – à Mrs Smee, mère malheureuse car ses cinq enfants sont morts jeunes, épouse délaissée, mais qui donne le meilleur d’elle-même  pendant la guerre.

Un beau livre militant – il en  faut – où j’ai appris beaucoup sur les suffragettes -qui est aussi  un bon vrai roman  extrêmement agréable à lire.

A mon avis, il doit figurer dans chaque famille ! C’est l’histoire des femmes.

Edith Ayrton Zangwill – Forte Tête  – traduit de l’anglais   » The Call  » par Catherine Gibert – Préface d’Elizabeth Day – Editions Belfond Vintage – 464 pages – 14 Euros

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Barbara Pym – Comme une gazelle apprivoisée – Roman traduit de l’anglais – Belfond Vintage

Thé,  sympathie, charmantes intrigues entre de délicieux personnages dans l’ambiance d’une petite ville de la campagne anglaise, vers les années 1950.

Il y est question aussi de jardinage, évidemment ! de recettes de cuisine, de tricots, et surtout des vicaires, archidiacres, etc,  de la paroisse anglicane dont les soeurs Bede, Harriett, et Belinda sont des membres actives. On prépare une kermesse : elles en sont ! Elles reçoivent l’archidiacre, marié à Agatha, elle-même fille d’archevêque, ses amis, dont un érudit et un évêque africain.

Les soeurs Bede poussent leur passion des vicaires et autres jusqu’à avoir choisi de s’installer- une très jolie maison confortable –  près du presbytère. Elles veulent être aux petits soins pour ces messieurs. Et Barbara Pym raconte ces intrigues innocentes, ô combien ! avec tendresse et ironie, son ton inimitable, que personnellement j’apprécie infiniment  :

Les relations évoluent. Le comte Bianco,  » costume gris clair, panama, rose à la boutonnière « , offre des boutures et des graines à ces dames, et de temps à autre, il renouvelle sa demande en mariage à l’élégante Harriet. De son côté, Belinda, le jour où à la cuisine,  elle tente de faire ressembler  sa pâte à raviolis à une   » fine peau de chamois étirée », elle reçoit à l’improviste  la visite de l’évêque africain qui  lui dit souhaiter qu’elle devienne sa femme. Surprise, essayant ses mains enfarinées sur son tablier, elle se montre honorée,  mais refuse quand même. Qu’importe, l’évêque repartira en Afrique avec une autre demoiselle.

Le roman se termine par le mariage du vicaire Mr Donne avec l’une de ses paroissiennes, évidemment. Courtes allocutions, remise d’un cadeau, et annonce de la venue d’un nouveau vicaire pour le remplacer : un jeune vicaire, de type italien, en convalescence après une grave maladie. Et voilà ces dames reparties pour des projets de poulets à mijoter pour des invitations à déjeuner,  des gâteaux, confitures – et chaussettes – à apporter au presbytère.

Une lecture tout en douceur, qui fait souvent sourire, ponctuée de citations littéraires du meilleur effet.

Barbara Pym, à la forte personnalité, indépendante, fit des études à Oxford et était passionnée par l’anthropologie et l’ethnologie. Fille de pasteur, elle ne  s’est jamais mariée, trouvant le bonheur et le succès en dehors du mariage.  Elle a publié beaucoup, et on peut trouver ses romans en éditions de poche diverses.

Barbara Pym – Comme une gazelle apprivoisée – Roman traduit de l’anglais par Bernard Turle – Editions Belfond Vintage – 336 pages – 18 Euros

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L.P. Hartley – Le Messager ( The Go-Between ) – Roman traduit de l’anglais – Editions Belfond -Vintage ( grand roman et grand film – extraits du film )

 

 

Un film mémorable,  qui donnait à voir la campagne anglaise idéale par un bel été qui semblait sans fin, un titre simple qu’on pouvait répéter  comme un  » mantra « . .. Il raconte l’irruption de la passion, de la fatalité dans ce tendre décor. Il développe le thème d’une   » éducation sentimentale  »  chez un jeune garçon de  treize ans, le  » go-between « qui voit cet amour avec ses yeux innocents.

 » Go-Between « entre deux mondes aussi, le sien assez simple mais bien convenable, celui de sa mère qui l’élève, et celui de son ami de collège, Marc, qui l’a invité à passer des vacances dans le très aristocratique manoir de sa famille.

Le gentleman d’environ soixante ans se souvient, au début du roman, dans le  » prologue  » : il retrouve une boite à trésors, contenant les souvenirs de cet été qui fut crucial dans sa vie, et aussi son  » Journal de l’année 1900 « , relié, qui lui avait été offert par sa mère. Il y  a relaté certains  faits et événements de cette année dont il se promettait beaucoup. Il les revit …

Enfant seul, très réfléchi et intelligent, réfléchissant aux phénomènes de la pensée, il avait été exposé  aux moqueries de trois de ses camarades au collège. Mais ces garçons ont été punis par eux-mêmes, certains événements étant survenus … Léon a gagné la considération de ses condisciples qui supposent qu’il leur a jeté un sort. Sa vie au collège s’en est trouvée considérablement pacifiée par la suite.

Son ami Marc souhaite qu’il vienne passer le mois de  juillet au manoir de Brandham Court, berceau de sa famille. Sa mère donne son accord, et le voilà reçu dans la vaste famille des Maudsley.

Léon attire la sympathie – mais on se moque gentiment de lui, car ses vêtements sont trop chauds pour ce mois de juillet aux températures exceptionnelles,  » puissantes «   :

 » Marc et moi nous avons été photographiés ensemble  … Je porte un col d’Eton  et un noeud carré,  un veston Norfolk coupé très haut sur la poitrine, consciencieusement boutonné – on distingue  les boutons de cuir,  ronds comme des balles – enfin, une ceinture, plus serrée qu’il n’était nécessaire. Ma culotte était ajustée sous le genou par une bande d’étoffe  fermée par une boucle. Mais ce détail n’apparait pas sur la photographie car il est caché par d’épais bas noirs …  Pour compléter l’ensemble, je portais  une paire de bottines noires  » …

Mrs Maudsley, la maîtresse de maison, remarque évidemment qu’il  a trop chaud – de même la si belle miss Marian, soeur de Marc son ami, et de Denis.  Marian trouve la solution, et lui pose avec délicatesse les bonnes questions. Bien sûr, la mère de Léon a oublié de mettre ses vêtements d’été dans sa valise,  évidemment ce serait trop long de les envoyer par la poste. il se trouve que l’anniversaire de Léon, né sous le signe du lion, est tout proche, le 27 juillet. Marian propose de lui offrir des vêtements d’été pour son anniversaire, bonne occasion de sortie à Norwich. Il le comprend plus tard : c’est cette journée qui a tout changé. Voilà Léon habillé en jeune homme vert très élégant.  Il a aperçu Marian rejoindre un homme à Norwich, et c’est plus tard aussi qu’il s’apercevra que ce n’est pas une coïncidence.

Des sorties sont organisées chaque jour chez les Maudsley, pique-niques, promenades, et un jour, bain de rivière  qui le surprend beaucoup. Il aperçoit ce jour-là le fermier voisin, Ted Burgess,  qui l’impressionne beaucoup.

La maladie de Marc, une rougeole intempestive, lui donne beaucoup de liberté, et Léon découvre  seul les environs du manoir, jusqu’à retourner à la ferme de Ted Burgess, qui y vit seul. Le fermier l’apprivoise, l’autorise à glisser le long des bottes de paille, ce qui fait la joie du petit garçon.  Léon ne peut refuser de transmettre une lettre de Ted Burgess à miss Marian, ,et bien sûr une autre lettre de miss Marian au beau fermier.  Le jeune garçon se rend bien compte que quelque chose se passe, et il pose des questions sur les relations entre homme et femme à Ted Burgess qu’il pense  accessible. Mais le jeune homme  élude la question.

Léon connait son heure de gloire lors de la compétition de cricket,  et reçoit les félicitations générales. Il est décidément la vedette de cette journée  exceptionnelle, car il chante à merveille, accompagné par Marian.

Peu à peu, Léon est gêné par la mission qui lui est confiée, d’autant que le bruit de la rupture des fiançailles entre Marian et lord Trimingham prend forme.

Inconsciemment,  Léon est attiré par Marian  et il se rend compte que sa situation devient difficile. Il ne veut  trahir personne :

 » Mais en Marian, j’avais eu foi.  Contre elle, j’étais  sans défense. Elle était ma fée- marraine : elle avait la bienveillance magique d’une fée, la bonté naturelle  d’une mère « …

C’est pourtant à cause de lui, Léon,  que la situation se dramatise.

Il ne s’en remettra pas.

Le roman ajoute une suite et fin au film ( mais  je l’avais peut-être oubliée ) : bien des années après, Léon revient sur ses pas et revoit Marian, qui  s’est mariée, a connu des deuils, des épreuves. Elle est toujours inconsciente du mal qu’elle a fait pendant cet été exceptionne,l  malgré elle, et …Léon est toujours amoureux !

L. P; Hartley –  Le Messager ( The Go-Between  ) – Traduit de l’anglais par  Denis Morrens et Andrée Martinerie – Editions Belfond Vintage –  402 pages – 18 Euros

( Andrée Martinerie est par ailleurs une excellente romancière :  » Les autres jours « …

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Rachel Ingalls – Mrs Caliban – Roman traduit de l’anglais – Belfond Vintage (  » fantastique  » )

Rachel Ingalls vient de nous quitter, le 6 mars  2019- mais elle a eu la joie de voir  son roman paraitre en France,  grâce à Belfond Vintage, précisément début mars 2019.

Peut-être un jour pleine justice sera rendue à cette grande romancière discrète, si bien que l’on pourra évoquer  » Mrs Caliban  » comme on le fait pour  » Mrs Dalloway « .

Dorothy Caliban reste à la maison en belle banlieue où elle s’occupe de ses tâches ménagères habituelles, tout  en écoutant la radio, une de ses activités favorites. Elle pense à ses deux enfants, morts l’un après l’autre, à la chambre d’amis qu’elle a aménagée, mais qui reste vide.  Elle ne se pose plus de questions à propos de son mari qui vient de partir à son travail sans lui avoir donné un petit baiser d’adieu, mais en lui disant qu’il ne sait pas à quelle heure il rentrera ce soir…  elle a déjà entendu cela.

Elle se rend au supermarché où elle rencontre sa meilleure amie, Estelle, la divorcée si gaie. Puis elle rentre, met la radio qui diffuse un message mettant en garde les habitants contre une créature, un monstre marin, comme une immense grenouille, qui s’est échappé de l’Institut d’études géographiques, après avoir tué deux chercheurs. Il est qualifié de : hautement dangereux.

Elle préparait la cuisine pour le soir quand :

Mrs  Caliban n’est pas effrayée, ni surprise.  On pourrait même parler de coup de foudre de l’amitié, de rencontre entre deux esprits sensibles pouvant se comprendre.

Elle reçoit fort aimablement la créature – grenouille aux mains vertes – d’ailleurs tout est vert chez lui –  et lui propose à dîner. Il avale avec appétit le plat de spaghettis et il se confie.

Pourquoi a-t-il quitté l’Institut ? Il lui explique qu’il ne pouvait plus supporter d’être l’objet d’expérimentations sadiques, y compris sexuelles, imaginées par les deux scientifiques, et qu’il s’est révolté. Très grand, très fort, il les a blessés, et ils en sont morts. Puis  il s’est enfui.

Ce qu’il voudrait, c’est partir et retrouver son élément aquatique, mais comment faire ? Mrs Caliban envisage calmement toutes les possibilités. Tout d’abord, elle et lui sortent la nuit en voiture, faisant attention à ne pas être repérés. Larry peut rejoindre la mer, et ensemble, ils nagent. Il a besoin de l’élément marin, de liberté.

Leurs relations évoluent et ils deviennent naturellement amis-amants. La chambre d’amis lui convient, et il suffit d’être prudent quand le mari est présent.

Mais les événements se précipitent quand un des enfants d’Estelle a un accident. Dorothy ne s’attendait pas à de pareilles révélations, brutales. Celui qui ne la déçoit pas, à qui elle s’attache, c’est Larry.  Il faut lui aménager une sortie, en veillant à ce qu’il  ne  se fasse pas prendre …  reverra-t-elle Larry, qui a changé sa vie ?

Rachell Ingalls développe cette histoire extraordinaire d’une façon tellement simple, nette, qu’elle parait évidente. Le fantastique s’impose naturellement, comme chez Haruki Murakani.

La créature étrange et sensible a su révéler à elle-même Mrs Caliban, la sortir de ses habitudes, et la  femme au foyer si seule  a le courage d’affronter une nouvelle vie.

Virginia Woolf est allée se perdre dans l’eau …  Mrs Caliban en sort régénérée !

 

 

Rachel Ingalls – Mrs Caliban – Roman traduit de l’anglais par Céline Leroy – Editions Belfond Vintage – 144 pages – 16 Euros

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Betty Smith – La Joie du matin – roman traduit de l’américain – Belfond Vintage

 

Une histoire délicate et délicieuse, racontée avec un humour gentil, celle de la première année d’un jeune couple, Carl, vingt ans, encore étudiant en droit, et Annie, tout juste dix huit ans, depuis le jour de leur mariage, extrêmement simple, comme on voit, car ils se marient à l’insu de leurs familles, qui n’approuvent pas, mais eux savent ce qu’ils font, et ils sont sûrs d’eux :

Ils sont beaux tous les deux. Carl a un physique de sportif intellectuel désinvolte ( tout pour lui !) et Annie se présente comme une adorable jeune fille à qui on donne une quinzaine d’années seulement.

Pas d’argent, et leur premier abri est une chambre meublée chez une dame plutôt sympathique qui leur a préparé un gâteau de mariage. Pour eux deux c’est la première fois, et ensemble … Tout se passe  très bien. Carl doit poursuivre ses études de droit car il a de l’ambition, mais en attendant il doit chercher encore plus de  » petits boulots « , en ajouter à ceux qu’il pratique déjà. Annie joue très bien les maîtresses de maison, et fait connaissance des boutiques du quartier, où elle noue immédiatement des sympathies.

Elle a un grand besoin de lire, et aussi d’écrire. Timidement, elle se rend à l’université pour se joindre aux étudiantes et trouve le chemin du cours de littérature, qu’elle suit, passionnée, depuis le couloir. Puis elle se rend  dans un endroit magique, la bibliothèque :

 »  Elle traversa les pièces l’une après l’autre, parcourut tous les couloirs, passa devant des piles de livres. Elle se délectait de la présence de ces milliers de livres. Elle aimait les livres.  Elle  les aimait avec ses sens et avec son intellect. Elle aimait leur odeur et leur aspect; la sensation de les tenir en mains; ils semblaient murmurer tandis qu’elle tournait les pages. Tout ce qui existe au monde se trouve là, dans ces livres, pensa-t-elle…. Quand elle reconnut  » David Copperfield  » dans le rayon   » D « , elle sourit au livre et dit :  » Hello, David ! « . Puis elle se retourna, confuse, dans l’espoir que personne ne l’avait entendue. Elle avait pour la première fois lu ce livre à l’âge de douze ans … Elle décida aussitôt de le sortir du rayon, et de le relire,  pour voir si elle l’aimait toujours, six ans après. Du rayon  » B « , elle sortit  » Babbitt « . Elle avait lu  » Grande Rue  » et avait été impressionnée par cette nouvelle façon d’écrire; elle se réjouit d’avance de lire ce livre.

Le troisième livre contenait le texte d’une pièce en un acte. Annie avait vu beaucoup de vaudevilles. Elle les connaissait sous le nom de  » Satires « . Mais elle n’avait jamais lu de pièces. Naturellement, il y avait les pièces de Shakespeare; mais elle  les considérait comme de la poésie « .

Voilà Annie immédiatement dans son élément. Elle décide de faire comme les étudiantes, et tout d’abord, avec ses quelques économies, en adopte la tenue, change de coiffure.  La fois d’après, elle se mêle à eux dans la salle … puis elle écrit une courte pièce. Elle se fait remarquer, en bien ! De son côté, David doit rencontrer le Doyen et lui expliquer sa nouvelle situation d’étudiant marié qui a des besoins d’argent.  Officiellement, le Doyen exprime des réserves, mais en tant qu’homme –  il confie qu’il a été étudiant  et jeune marié aussi – il apporte son aide  à David, lui donne de bonnes adresses.

Le Doyen est surpris et charmé  par les initiatives d’Annie,   » votre meilleur atout « , dit-il à Carl.  Annie peut vraiment participer aux cours, remettre ses pièces et nouvelles, qui sont notées, appréciées avec les autres.

Un conte de fées ? Les mères respectives mises devant le fait accompli écrivent pour exprimer leur réprobation. La famille de Carl va même jusqu’à lui demander de rembourser l’allocation régulière qu’elle lui versait,  et qui prend fin. Elle demande aussi  le remboursement de la montre offerte !

Carl devient veilleur de nuit, tombe de sommeil, mais ne lâche pas son but. Il doit apprendre aussi à composer avec le caractère charmant, mais parfois impétueux d’Annie : il y a des heurts, des malentendus, des petites disputes, des découvertes,  mais une entente profonde qui tient bon malgré les difficultés matérielles, la fatigue et parfois le manque de nourriture. Ils ont faim, et en arrivent à cuire pour eux l’os qu’on leur donne pour le chien qu’ils ont recueilli  ( le chien des étudiants qui l’ont laissé pendant les vacances ).

Pour le lecteur extérieur, il est  passionnant de suivre une année  universitaire vue du dedans, au jour le jour, dans les années 1920.

Est-ce ainsi que se forme un écrivain  ? Annie peut passer la nuit à écrire, tandis que Carl travaille  à l’extérieur. Elle se fait toutes sortes de nouveaux amis,  autant de personnalités et de caractères qui prennent place dans son imaginaire.

Voilà une vie à deux qui se façonne peu à peu, sous des yeux qui ne peuvent qu’être attendris. Des bons sentiments, des personnes qui s’entr’aident, voilà aussi pour contribuer au  plaisir d’ une lecture positive, faisant du bien.

La Joie du matin paru  pour la première fois aux Etats-Unis en 1963 et en France chez Stock en 1964, a été adapté au cinéma dès 1965 par Alex Segal avec dans les rôles principaux Richard Chamberlain et Yvette Mimieux.

On pense aussi à une  » Love Story  » aussi touchante  mais qui finit bien.

 

Betty Smith – La Joie du Matin  – Roman traduit de l’américain par Gisèle Bernier – Belfond Vintage  –  448 pages – 17, 50 Euros  –

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Penelope Mortimer – Le mangeur de citrouille – Roman traduit de l’anglais – Belfond Vintage

 

Nervous breakdown,  dépression nerveuse, qui  débute chez Mrs Armitage  par une violente crise de larmes  alors qu’elle se trouve au rayon  « linge de table, serviettes de toilette  » etc, du magasin Harrod’s, Londres, ce qui convient beaucoup mieux pour sécher les larmes et s’effondrer que le rayon   » porcelaines « . On voit là l’humour assez caustique de l’auteur, Mrs Penelope Mortimer.

Mrs Armitage est évacuée du rayon » linge » avec beaucoup de douceur et de considération, et nous la retrouvons chez le psychiatre où elle débute une série d’entretiens  réguliers. Il lui dit, à chaque séance :  » nous faisons des progrès, nous avançons,  prenez vos comprimés « .  Des progrès ?  Elle doute.

Il lui fait la même remarque que son entourage : – mais pourquoi avez-vous six enfants, pourquoi voulez-vous tant d’enfants  ?  – Que peut-elle répondre ? Elle les a, ses six enfants, elle les aime, de même qu’elle a divorcé de deux maris, qu’elle est veuve, et qu’actuellement elle est mariée à Jack, qui a les deux derniers enfants à son actif et a accepté tous les autres. Il travaille assidûment comme scénariste et   améliore constamment les conditions de vie confortables de la famille.

Mrs Armitage revient sur sa première rencontre avec le père de Jack. Il lui demande :   » Je suppose que vous savez ce que vous faites. Qu’en pensent les enfants ? » …

Il entend à peine les réponses et continue : – »  Vous êtes courageuse …  Il met tout en oeuvre pour s’emparer de ce qu’il peut avoir  : une jolie femme sachant cuisiner,  des enfants tout faits, un mobilier important.   Il exigera beaucoup de choses de vous « …

Nul doute que le couple est uni, mais il connait de graves perturbations, quand  Philpot, la jeune fille qui s’occupe des enfants,   » se trouve à la portée   » de Jack et qu’il ne résiste pas. Mais cette histoire lui inspire le scenario qui lui permet d’accéder au succès et à la notoriété.

Les séquences alternent, séjour chez  les Armitage d’une amie de leur fille,  réunions amicales, vie sociale, avances d’un Mr Simpkin dont elle ne veut pas. Son père meurt, et c’est aussi l’occasion d’une conversation entre mère et fille, sa mère lui reprochant d’aimer les enfants et de se réjouir car elle attend le septième !

C »est la même incompréhension de la part du psychiatre, qu’elle finit par quitter en tenant ce solide raisonnement : il lui explique qu’il a besoin de trois semaines de vacances, et elle lui fait observer que si elle peut se passer de lui pendant  ce temps-là, cela signifie que  leur relation est terminée.

A l’ annonce de la nouvelle grossesse, Jack a une réaction violente. En fait, il explose, il lui dit ce qu’il a sur le coeur, car il estime que les enfants  les ont privés de soirées partagées à deux seulement, qu’ils leur ont consacré trop de temps. De  plus, il a accepté des travaux alimentaires.  La tension est à un point tel que Mrs Armitage se réfugie chez un ex-mari qui la reçoit très bien. Mais Jack tient à elle, et elle consent à  faire ce qu’il demande :

 » Non seulement ils ont mis fin ( pour employer leurs propres termes ) à ma grossesse, mais encore ils m’ont stérilisée de façon à ce que je n’aie plus jamais à craindre d’avoir des enfants. J’ai consenti à tout.  Je croyais en Jack, et, de plus, je commençais, très timidement, à croire en moi-même. J’avais l’impression de tâter mon visage très timidement dans l’obscurité « .

Son corps lui devient étranger  par la douleur nouvelle qu’elle ressent, physique autant que morale.  Et elle connaitra d’autres perturbations au point de s’enfuir  une fois encore. Il semblerait alors que  le récit pourrait se terminer par un dénouement à la Hitchcock, mais ses enfants – qu’on lui reproche tant, la relient à la vie.

Pourquoi   » Le mangeur de citrouille   »  ? On ne trouvera aucune recette, mais en exergue, une strophe d’une petite chanson :

«  Pierre, le mangeur de citrouille / Ne pouvait nourrir son épouse./ Dans une citrouille il la mit. /  Et dès lors fort bien la nourrit ».

De ce voyage au fond d’elle-même, de cette confrontation entre sa sensibilité, son intelligence, sa perspicacité  et les réactions de son entourage, qu’elle ne peut occulter, Mrs Armitage sort, différente, apaisée peut-être. Un témoignage émouvant sur une certaine condition féminine.

Extrait :

 

Penelope Mortimer – Le mangeur de citrouille  – Roman traduit de  l’anglais par Jacques Papy – Belfond – 258 pages – 16 Euros – Collection  » Vintage « 

( Tous droits réservés, etc – copyright )

Erskine Caldwell – La route au tabac – Roman traduit de l’américain – Belfond Vintage – ( un chef d’oeuvre sombre et splendide )

Un grand classique de la littérature non seulement américaine, mais mondiale, que  Belfond Vintage met à son catalogue, après Le Bâtard, Haute  tension à Palmetto.

Telles sont les première lignes du roman. On voit une scène qui pourrait s’imposer au début d’ un film. Lov, homme seul, épuisé par  la chaleur  et le trajet, chargé de son sac de navets, arrive dans la famille de sa femme Pearl, qui ne parle pas, dort sur un matelas à côté du lit, l’ignore, lui qui est tellement amoureux – et frustré. Il a tout essayé, jusqu’à l’attacher sur le lit pour qu’elle soit plus tendre, et cela n’a pas marché.

Il voudrait que Lester ait une explication avec Pearl, et que sa situation qu’on ne peut guère qualifier de conjugale change enfin. Les navets seraient une monnaie d’échange.

 » Lov ouvrit le sac, choisit un gros navet,  et, l’essuyant avec les mains,  il en mordit trois gros morceaux, l’un après l’autre. Dans la cour et sous la veranda, les femmes Lester  regardaient Lov manger. Ellie May sortit de derrière son azedarac  et vint s’asseoir sur une souche de pin, tout près de Lov.  Ada et la vieille grand-mère  étaient toujours sous la veranda, et elles regardaient  le navet, qui, à à chaque coup de dents, diminuait dans la main de Lov « .

Lov gagne sa vie au dépôt de charbon,  les autres enfants Lester ont rejoint les filatures et ils ne donnent plus signe de vie à leur famille. Ada, la mère, épuisée, voudrait du tabac pour calmer ses maux d’estomac provoqués par la faim. Ellie May, jolie fille obsédée par le sexe, est affligée d’un bec-de-lièvre. Son père fait souvent le projet de  l’emmener à la ville pour la faire opérer, mais  cela reste à l’état d’idée vague. Comme d’ailleurs  son obsession : cultiver la terre et refaire pousser le coton, mais il n’a plus rien, et quand il se rend à la ville pour obtenir du crédit, la réponse est inévitablement  négative. Pourtant il y pense toujours. Même sa voiture est devenue une épave. Dude, le fils qui reste, est un simple d’esprit.  Quant à la grand-mère, rudoyée, rejetée  par  toute la famille, elle s’enveloppe de loques  et souffre de la faim, du manque de tabac aussi. Pourtant il fut un temps où la route au tabac proche apportait la prospérité.

Ce jour-là,  la faim est la plus forte, et Lov est dépouillé de son sac de navets, dévoré crus par la famille.

Un jour, quelqu’un  arrive. Bessie,  prédicatrice  d’une religion dont elle est la seule adepte, vient rendre visite à la famille, et elle fait des avances à Dude. Le mariage se conclut à la ville proche très rapidement, et Bessie l’a obtenu en faisant miroiter la forte assurance-vie qu’elle vient de toucher à la mort de son ancien mari. La somme est immédiatement dilapidée dans l’achat d’une voiture toute neuve, qui ne reste pas huit jours dans cet état … et c’est le seul moment drôle – ou plutôt caustique de ce roman terrible dont on pourrait trouver un équivalent chez Emile Zola ou Guy de Maupassant. Rien ne vient éclairer ces ténèbres, aucune lueur, aucune compassion si ce n’est celle que le lecteur finit par éprouver pour ces victimes d’une crise qui les dépasse.

On se doute que le roman ne peut pas bien se terminer. Celle  qui s’en sort, c’est Pearl, qui quitte Lov et va tenter sa chance à la ville, comme ses frères et soeurs. Dude, Ellie May, peut-être.

Le génie du romancier est de donner de la beauté au sordide, par la force, la sobriété de son écriture et d’en faire une oeuvre d’art. Un livre comme un témoin pour que les victimes ne soient pas oubliées. De par le monde, il existe des conditions de survie, ou de non-vie aussi tragiques que  celles-là. Mais il n’y a pas de Mère Teresa partout et à toutes les époques !  Ainsi le roman atteint l’universel.

Erskine Caldwell – La route au tabac – Roman traduit de l’américain par  Maurice-Edar Coindreau – Editions Belfond- Vintage –  223 pages-  17 Euros

 

( Tous droits réservés,etc – copyright )

 

 

Josephine Johnson – Novembre – Roman ( Etats-Unis ) – Editions Belfond Vintage

Voici un grand livre, pas seulement un très bon roman, qui a une portée universelle et prend place dans la littérature de tous les temps, tous les pays.

L’auteur, Josephine Johnson, avait seulement vingt quatre ans lorsque  le chef d’oeuvre, qu’elle publia en  1934, obtint le  prestigieux Prix Pulitzer en 1935 : elle reste  la plus jeune lauréate pour un livre d’une grande maturité, qui n’évoque pas seulement les tragédies de la Grande Dépression, comme ses confrères John Steinbeck, William Faulkner,  mais parle à tout être humain des coups du sort, d’injustice, d’épreuves,   de fatalité et de beauté.

Souvenez-vous,  pour Scarlett d' » Autant en emporte le vent « , la terre de Tara était la seule chose qui comptait, la terre solide où elle revenait dans les tourmentes de sa vie,  » the red earth of Georgia « …
Chez Josephine Johnson, même la terre trahit.

Arnold Harmarne a cinquante sept ans au début du récit  et il a été élevé à la campagne, qu’il a quittée à seize ans :  » pour s’en aller à Bone, se créant là-bas une situation dans les fabriques de bois de construction.  Grâce à son sens de l’économie, il avait fait une ascension lente et dure, comme un chêne ou un frêne qui pousse avec effort mais dont le bois a bien plus de valeur que celui du peuplier qui s’élance de deux pieds en une saison.

Maintenant il était rabattu à la racine. Ce doit être une étrange expérience pour un homme que de travailler des années durant pour obtenir la sécurité et la paix et de voir en quelques mois le tout réduit à zéro; d’éprouver ce sentiment singulier de vide et de noir que donne le fait de n’être plus utile nulle part. Tout lui était venu lentement, et reparti d’un seul coup, aussi était-il devenu méfiant envers la terre elle-même.

Nous emportions nos lits dans le chariot. Notre voiture était vendue ainsi que la plus grande partie du mobilier. « 

La famille garde ce qu’on ne peut enlever : les souvenirs, et aussi les livres – ajoute l’auteur – parce qu’il y en avait trop à vendre,  » que la planète en était déjà encombrée « .

Elle retourne dans les collines du Middle West, là où se trouve le domaine, maison et terres, collines et vergers :

 » La maison était ancienne, et construite non pas de  poutres, mais de planches, de haut en bas,  à la manière des granges. Elle était recouverte de jasmin et de vigne vierge rouge enchevêtrés en lourdes masses au-dessus du porche.Le raisin sauvage noir  mûrissait sur la margelle du puits, et sur la pompe, il y avait un plant de vigne cultivée …   Ce premier printemps où tout nous paraissait nouveau, je le revois sous deux aspects  différents : l’un voilé de crainte et d’angoisse, partout où se trouvait Père, et comme sous un brouillard gris. Ce brouillard n’était pas toujours visible, mais toujours là; et cependant il se mêlait un autre sentiment à celui-ci,  notre amour pour le pays lui-même, changeant et beau à toute heure et de mille aspects divers « .

Leur Mère voit les pentes  chargées de pommiers anciens  qui semblent forts et beaux. Elle se représente les efforts à faire  pour la cueillette, mais elle en est simplement  heureuse. Sa fille, la narratrice,  Merle, sa petite soeur qui a dix ans, prennent cette vie nouvelle pour une grande aventure, observent les oiseaux, des animaux inconnus,  se réjouissent de trouver des pelouses de myosotis ou de pensées sauvages. Pourtant Margot comprend  que non seulement la  terre, mais la maison, sont grevés d’hypothèques, ce qui mine son père et lui donne une inquiétude  permanente. Quand sa mère le découvre également, alors qu’elle se croyait à l’abri, elle  garde simplement au fond d’elle  :   » une espèce de paix intérieure. Je pense que c’était la foi « ,  dit sa fille.

Tous les ans, il faut trouver l’argent pour payer les hypothèques …

Pendant dix ans, le temps du récit, la famille se répartit les tâches, et vit pratiquement en autarcie.

On trait les vaches, et on vend le lait à la ville voisine … on vend aussi les oeufs, la volaille, les porcs  et les lapins. Il y a tout ce qu’il faut pour du pain, et  le gâteau d’anniversaire.

On n’achète que peu de choses : les fameuses rondelles pour  fermer les bocaux de légumes ou de fruits. Tout pousse, et il leur arrive de passer des nuits afin que les abondantes récoltes de cerises  soient  transformées en conserves. Le climat est rude mais  ils savourent  les épinards, et les fraises.

Vu de l’extérieur, cela semble une parfaite répartition, et une véritable organisation. Le père a embauché un aide, qui le quitte pour travailler sur le chantier d’une route. Son remplaçant est Grant Koven, un des fils du fermier voisin. Pour salaire, il a les repas et une participation aux ventes des récoltes.

Ils ont aussi deux fermiers voisins, les Rothman au  Nord qui ont une meilleure terre, les Ramsey, plus au Sud,  des Noirs moins bien lotis, avec cinq  enfants, dont deux adoptés. Tous s’entendent bien, se prêtent aide, secours, outils, se rendent service.

Karren, la fille aînée, à la beauté sauvage, est aussi une préoccupation pour son père.  Elle mène sa vie propre, et il lui arrive de partir au galop avec l’alezan parcourir la campagne … son père alors malgré sa fatigue veille jusqu’à son retour. Elle inquiète sa soeur Margot qui remarque à quel point son attitude trouble la famille …  Elle provoque un drame le jour de  l’anniversaire de son père, et on peut considérer qu’après ce jour, la vie sera compliquée. Cependant la paix revient quand Karren remplace  l’institutrice et est absente toute la journée.

Quelque chose ne va vraiment pas avec Karren, car Margot va à l’école voir  comment  se comporte sa soeur, et ce qu’elle constate l’effraie, au point qu’elle avertit ses parents que Karren est incapable d’enseigner, que les enfants ne peuvent rien apprendre avec elle.

Courageuse Margot, mais comment faire comprendre à Karren que la seule solution est de revenir à la ferme … Il le faut pourtant.

Un jeune  homme sympathique et séduisant, Grant,  et trois jeunes filles. On pourrait penser qu’il y aura  une rivalité amoureuse ? Pas du tout ! Les trois soeurs aiment Grant :  chacune son secret.

Même l’homme qui vient chaque année récolter   » les loyers « , les hypothèques, se montre  chaleureux et humain.

La tragédie vint du  ciel. Lors du printemps de la dixième année, la pluie se fit attendre. Les mois passèrent, et la chaleur envahit tout :

 » En juillet la moitié du maïs avait péri et crissait dans les champs comme du papier.  Les pâturages étaient carbonisés. Je tombai dans les bois un jour, la poussière des feuilles mortes s’envola en un nuage. Le lait tarissait dans les mamelles des vaches. Nous entendions dire que les prix montaient,  mais Père ne gagnait pas davantage  sur son lait et obtenait moins d’argent pour les vaches  qu’il vendait puisque les autres fermiers faisaient de même…  Les mares  n’étaient plus qu des trous béants, craquelés, lisses de boue séchée. J’entendais continuellement meugler les veaux dans les pâturages, ils avaient chaud et soif mais je ne pouvais leur donner à boire que le soir.

Il fallait aller puiser de l’eau à trois milles de là dans un étang, et les chevaux avaient des plaies, même après leur repos durant  le temps  où nous avions emprunté les mulets de Ramsey.  La chaleur était comme une main posée  sur le visage nuit et jour. Quand tout serait mort enfin,  je pensais que nous serions délivrés de l’espoir, mais l’espoir est une obsession qui ne meurt jamais.  Peut-être les mares vont-elles se remplir … Les pâturages d’automne  pourraient reprendre avec la pluie,  l’eau monterait dans les citernes…  Il y avait toujours cette horrible torture de l’espoir  qui ne mourrait qu’avec la vie.

Merle, seule, ne semblait pas se douter de la chaleur.  Elle travaillait aux champs avec Père et Grant, elle était bronzée d’un brun foncé mordoré. Je remarquai qu’elle devenait plus silencieuse en ce temps-là « .

Un jour, de gros nuages survinrent, et on sortit tous les récipients. Mais ils s’effilochèrent, passèrent en ne laissant tomber que quelques gouttes.

Le pire se produisit : le feu envahit les terres qui étaient au plus sec, et il y eut pire encore … il semblait que la tragédie ne finirait pas.

Dans la construction habile de son roman, la narratrice va jusqu’au bout du drame  injuste. Il convient de revenir alors aux premières pages, au  » prologue  » qui prend tout son sens. La narratrice réfléchit:

« Ce fut une longue année que la dernière, et plus pleine de signification que ne l’avaient été les dix précédentes. Il y eut des nuits où je sentais que nous avancions vers une heure terrible et sans espoir mais, lorsque cette heure arriva, elle fut hachée et confuse parce que nous en étions trop près, et ne ne compris même pas bien qu’elle était venue.

Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les  jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé ; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour « .

Une beauté d’écriture qui sert admirablement la profondeur de la réflexion. Le lecteur accompagne la famille courageuse, et ses voisins. On aimerait tellement que quelque chose se produise pour les délivrer de leurs malheurs !

Ce que disait Fellini à Georges Simenon, au cours d’une conversation entre amis, pourrait convenir à ce récit :

 » Lorsqu’on referme un de vos récits,  même s’il finit mal, et en général il finit mal, on y a puisé une énergie nouvelle. Je crois que l’art, c’est ça, la possibilité de transformer l’échec en victoire, la tristesse en bonheur. L’art, c’est le miracle « 

( Dans : L’Express,  4 novembre 1993 )

Josephine Johnson – Novembre – Roman traduit de l’anglais ( Etats-Unis ) par Odette Micheli – Editions Belfond Vintage –  192 pages – 14 Euros

( Tous droits réservés – copyright- etc )

 

 

 

 

 

 

 

Thornton Wilder – Mr. North – Roman traduit de l’américain – Editions Belfond Vintage

 

Un grand roman  de moeurs réédité parmi les chefs d’oeuvre de la collection  » Vintage  » publiée par Belfond.

Il procure un  parfait dépaysement en 500 pages qui se tournent trop vite.  Nous  voici transportés dans l’Amérique chic, et même ultra-chic d’une station balnéaire qui a ses codes de bonne conduite, ses  mystères, et ses scandales évidemment étouffés, au cours de l’été 1926.

 

Mr North, ainsi se nomme le jeune narrateur en qui Thornton Wilder a mis beaucoup de lui-même, puisqu’il a utilisé son Journal  transposé  en forme de roman  – le dosage entre le romanesque et la réalité  restant son secret.

Donc le narrateur  est fatigué d’exercer sa profession d’enseignant, même temporaire, en attendant mieux, ou autre chose. Il donne sa démission, achète une voiture d’occasion à un ami, qui tient la route juste le temps d’arriver à Newport, où il la revend, et il acquiert une bicyclette. La jolie station balnéaire lui plait tout autant que huit ans auparavant, quand il faisait son service militaire chez les garde-côtes.

Comme l’auteur, Theophilus North a déjà beaucoup voyagé, d’abord avec ses parents entre la Californie et la Chine, puis il  a parcouru, en étudiant,  l’Europe, la France.  Sa culture est grande, ses curiosités multiples, autant que ses vocations successives. Il a rêvé d’être un saint, tout simplement,  puis un anthropologue, ou sociologue, également  détective  » stupéfiant « , puis  un  » stupéfiant comédien « ,  magicien,  amoureux,  aventurier, homme libre.

A Newport, il va pouvoir jouer tous ces rôles à la fois. C’est l’été, et il a l’idée de donner des leçons de tennis, puis sa bonne éducation, son agréable physique, sa culture inspirent confiance, et on lui demande de  faire la lecture, de donner aussi  des  leçons de littérature, de français, d’allemand, d’italien, à des élèves de tous âges.

Ainsi il pénètre dans les familles les plus fermées de Newport, et il rend de multiples services. Mais jamais il n’accepte d’invitation à  déjeuner ou dîner.

Par exemple, il se rend compte qu’un véritable complot familial se trame autour d’un vieux monsieur très riche, au point que ce  monsieur  est convaincu qu’il souffre d’une grave maladie et il vit reclus chez lui. Mr North et lui échangent beaucoup sur la littérature, et peu à peu le jeune homme parvient à le convaincre que le  médecin fourni par la famille ne lui fait pas de bien, mais qu’il peut sortir, marcher sans danger, et remettre un peu d’ordre dans son entourage. Ce n’est pas sans risque pour Mr North qui est menacé,  mais il a déjà su se concilier les policiers de la région, évidemment en toute discrétion. Ce sont des relations utiles.

Chaque chapitre contient une intrigue, et elles   différent  toutes  les unes des autres. Bien sûr, Mr North apporte à chaque fois sa solution.

Ainsi il est averti qu’une jeune fille de vingt six ans,  Diana   » qui a déjà usé pas mal de souliers de bal  » s’apprête à s’enfuir avec un jeune homme pourtant fort convenable. Il faut absolument empêcher ce scandale. Comment le sait-on ? La famille a fouillé dans son linge et trouvé une lettre. Mr North agit avec la plus grande diplomatie, rencontre les amoureux et parvient à persuader la fugitive de retourner  au cours de la même nuit dans  la maison familiale. Les apparences sont sauves. Tant pis pour ce qui était peut-être son grand amour, Diana doit retrouver son père autoritaire qui la prive de liberté, mais sa réputation est sauve.

Il y a plus amusant, quand Mr North découvre ce qui est un atelier de contrefaçons de manuscrits  » authentiques  » en appartement. Il décourage les malfaisants d’une façon tout à fait astucieuse.

Il  noue une  liaison avec une femme très élégante, qui en tant que journaliste, écrit avec esprit sur les habitants de Newport chez qui elle n’est pas reçue, car elle fait partie du  » demi-monde », il   vole au secours d’une jeune femme cloîtrée chez elle car elle attend un bébé et est supposée être fragile, tandis que son mari la trompe. Evidemment elle en souffre, et Mr North s’en aperçoit.  Il lui  lit Shakespeare,  et elle découvre les joies de la lecture, demande des livres, reprend goût à la vie. Mr North fait bien davantage, car il persuade le mari de demander pardon à sa femme et de  lui rester fidèle.

Une maison est supposée être hantée, au point que sa propriétaire la quitte tous les jours en fin d’après-midi car elle  y a trop peur la nuit. Mr North fait circuler des bruits contraires, très positifs, par exemple un miracle s’y est produit. Et cela marche. On accourt !

Il  délivre une jeune veuve très jolie, maman d’un petit garçon,  d’un poids douloureux, et  elle aussi retrouve  la paix. Le magicien qu’est Mr North organise son remariage avec un diplomate de ses amis … Coup double !

Mr North a bien soin de faire remarquer que son prénom, Theophilus, est la traduction en grec du prénom de Mozart, Amadeus – aimé de Dieu.

Délicieuse lecture, animée  par un style fort élégant : Mr North est très cultivé et spirituel.

 

Thornton Wilder – Mr North – (  titre original : Theophilus North ) – Roman traduit de l’américain par Eric Chédaille – Editions Belfond Vintage –  512 pages –  18  Euros

 

site  de  l’auteur : http://www.thorntonwilder.com    ( autres romans en livres de poche )

sites des éditions : http://www.belfond-vintage.fr

http://www.belfond.fr

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Stella Gibbons – La ferme de cousine Judith – roman d’humour traduit de l’anglais – Editions Belfond Vintage

 

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Les dames du Prix Femina en 1934 ont eu  la main heureuse en décernant leur prix Femina Etranger à Stella Gibbons pour son roman alors intitulé  La Ferme du Froid accueil  ( Cold Comfort Farm ). Les concurrentes déçues, Rosamund Lehmann et Elisabeth Bowen, eurent l’appui de Virginia Woolf qui manqua s’étouffer de dépit, en avalant son thé de travers, car  elle  qui avait déjà reçu ce prix ne comprit pas du tout qu’il puisse couronner un roman satirique très drôle.

Il lança son auteur, poète, journaliste, écrivain, et obtint un grand succès, relayé par une suite, et des oeuvres de toutes sortes. Le voici réédité dans  sa fraîcheur subversive, avec un titre différent  – tandis que d’autres romans de Stella Gibbons sont  proposés aux Editions Héloïse d’Ormesson.

Le lecteur doit effectuer un petit effort d’adaptation pour en goûter  la saveur,  car l’humour est décapant, quelquefois déstabilisant, ironique. Stella Gibbons a réussi sa satire des romans campagnards  misérabilistes façon   » La Renarde  » de Mary Webb, et autres célébrités intouchables alors.

Elle transporte sa jeune, jolie, intelligente et  sympathique  héroïne, Flora Poste, de son milieu londonien mondain et snob jusqu’à la ferme de ses cousins, au nord de l’Angleterre, de plus, en pleine mauvaise saison. Flora, devenue subitement orpheline, vivait  provisoirement chez une chère et élégante amie et se rendait  avec elle et ses flirts dans tous les endroits chics, mais elle savait que sa situation était provisoire. Elle chercha  alors  un toit et elle écrivit à divers membres de sa famille pour leur demander un hébergement. Façon Jane Eyre,  mais les deux héroïnes  ont très peu de points communs !

La seule à lui répondre favorablement avec une invitation concrète est sa tante  Judith – et il ne lui reste plus qu’à se rendre jusqu’à cette ferme et à faire connaissance de ses nombreux cousins.  On vient la chercher à la gare dans un ancien boghei – à travers une campagne humide, jusqu’à la ferme très peu hospitalière. Elle a sa chambre, sale, comme tout le reste. Mais elle agit comme Scarlett, avec énergie et sens de l’organisation.

Après un premier repérage, elle parvient à faire nettoyer les rideaux rouges de sa chambre, elle  pousse quelques restes sur la table commune de la cuisine pour un thé convenable. La cuisine est  préparée dans l’âtre, grâce à un chaudron – et évidemment, l’électricité n’est pas parvenue jusque là. Il y a beaucoup à faire.  Les cousins sont plus que pittoresques, excentriques, Tante Judith incarne la mélancolie, et dans une pièce là-haut, vit la douairière, qui ne sort qu’ une fois l’an pour  vérifier que tout son monde est présent dans sa maison. C’est qu’il existe un terrible secret …

Le taureau de la ferme, toujours enfermé dans son box, mugit d’énervement. Flora ouvre ses portes  et il devient très gentil dans son pré…

C’est Adam qui s’occupe des vaches :

 » Les bêtes se tenaient tristement, la tête baissée  sur l’auge de leur stalle.  Disgracieuse, Insoucieuse et Dédaigneuse  attendaient leur tour d’être traites. De temps en temps, avec un bruit  râpeux et aigu  comme celui d’une  lime passée dans la soie, Dédaigneuse  promenait maladroitement sa langue rêche  sur le flanc osseux de Paresseuse,  toujours humide de la pluie tombée cette nuit  à travers le toit; ou bien Insoucieuse  levait ses larges yeux inexpressifs  vers le râtelier au-dessus de sa tête, d’où elle arrachait une bouchée de toiles d’araignée. Une lueur faible, humide et trouble, analogue à celle qui brille sous les paupières d’un homme fiévreux, baignait l’étable « .

En deux jours, Flora conçoit un plan pour chacun de ses cousins et neveux, qu’elle commence à mettre à exécution, avec grande persévérance.   Elle s’intéresse beaucoup à la ravissante jeune fille de la maison, qui parcourt la lande … et entreprend d’organiser son mariage avec le jeune châtelain voisin qu’Ellfine  aime  ( et réciproquement ). Flora discerne les points faibles de chacun, éloigne le prédicateur terrible  jusqu’aux Etats-Unis, transforme un autre, passionné de cinéma  … en acteur … ainsi de suite,  jusqu’au final, éblouissant !

Et elle-même ? Elle a évité au village l’ennuyeux Mr Mybug, et elle a trouvé l’âme soeur. Tout est bien qui finit bien.

Un roman à redécouvrir, car il dépayse à tous points de vue et rend l’humeur joyeuse.

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Stella Gibbons – La ferme de cousine Judith – Roman traduit de l’anglais par Iris Catella et Marie-Thérèse Baudron – Editions Belfond Vintage – 351 pages – 15 Euros

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