Allan Massié – Sombre été à Bordeaux – Roman traduit de l’anglais ( Ecosse ) – Editions de Fallois –  » le Quatuor Bordelais  » – suite

 

 » Il y a des jours, même dans les mauvaises périodes, même dans les pires,  où l’on parvient encore à croire en l’avenir, comme à six heures du matin, trois semaines plus tôt, quand la sonnette avait retenti, et Dominique était là. Dominique, pâle, terriblement amaigri, épuisé, les cheveux ras,  mais c’était quand même Dominique.  Lannes le serra dans les bras,  et pendant un moment, ni l’un ni l’autre ne fut capable de dire un mot. Puis :   » Va voir ta mère, réveille-la en douceur. Je vais préparer  du café. »

Comment le commissaire Maigret aurait-il  agi s’il s’était trouvé en poste à Bordeaux occupée, pendant l’été 1941 ? Le commissaire Lannes et lui ont des points communs, car ils sont  intègres l’ un et l’autre, évoluent dans  un monde où il faut ménager la hiérarchie, les juges qui veulent que le enquêtes aboutissent, et vite, en  montrant leur humanité quand c’est nécessaire,  tout en étant impitoyables avec les véritables  » pourris « , nombreux dans cette période  équivoque. Tant d’événements se déroulent dans l’ombre, en secret.

Le commissaire Lannes a femme et enfants. Pour mettre fin à l’emprisonnement de Dominique, son fils, à l’immense chagrin de Marguerite, il a dû aller contre sa conscience, effectuer une démarche exigée par le très influent Edmond de Grimaud. Rien de très grave mais à ses yeux, une grande concession et il culpabilise.

Dominique se laissera séduire par l’idée qui courait alors que Pétain représentait le bouclier pour protéger la France, et il rejoint un groupe de jeunes  dont il partage de bonne foi les orientations. C’est tout le contraire pour son fils Alain qui, avec d’autres camarades, comme les Mousquetaires dot ils ont pris les noms, brûle de rejoindre le Général de Gaulle à Londres. Alain leur déclare :

 » Dimanche, je suis venu ici  et j’ai regardé  le fleuve qui coule vers la mer, et j’ai pensé que je ne savais rien faire d’utile, pas vraiment. Par exemple, je ne saurais pas faire un sabotage. Alors, je dois apprendre,  et il y a un seul endroit où je puisse le faire : Londres,  Londres, aujourd’hui, c’est là que se trouve la véritable France. Alors, je vais trouver un moyen d’aller là-bas. Et toi, Léon ? Et toi, Jérôme ? Vous me suivez ? 

–  Evidemment, dit Jérôme. Tous pour un, un pour tous ».

Dans sa famille, tout  le monde ne partage pas son admiration pour le Général de Gaulle, ainsi le beau-frère dont les propos  rendent  les déjeuners en famille assez pénibles.

Un soir, il aperçoit sa fille Clotilde assise sur un banc en compagnie  du jeune officier allemand qui loge  chez le voisin de l’étage au-dessus. Cela lui  passera, pense-t-il avec sagesse en les voyant échanger un baiser,  c’est une amourette de jeunesse.

Il a d’autres protégés en danger.  Ainsi le vieux libraire  son ami qui ne se remet pas de la mort de son frère assassiné ( voir le premier volume ), et son employé Léon, si vulnérable parce que  juif. Les observateurs qui sévissent partout dans l’ombre n’ont pas manqué de voir qu’il recevait souvent les visites du beau Shussmann qui bien que très cultivé, ne vient pas seulement pour les livres. Schussmann  est un  maillon essentiel car il fait le lien entre la police allemande et la police française. Un homme de l’ombre leur tend un piège, le seul soir où ils sont ensemble, et l’on voit alors quelles sont les méthodes épouvantables de la gestapo.

Le commissaire Lannes peut agir pour le jeune Léon et il l’exfiltre en quelque sorte, accomplissant ainsi un acte de résistance, puisque lui aussi est espionné et il le sait.

Un autre meurtre se produit, car un professeur est assassiné dans un jardin public, et le commissaire Lannes  cherche ce qui peut expliquer  pourquoi on s’en est pris à un monsieur tranquille. Certes, il a une vie sentimentale secrète mais il n’est pas le seul. Et quand Lannes peut  retrouver les bons vieux meurtres comme dans l’avant-guerre, il est presque soulagé de pouvoir se consacrer à des enquêtes  » à l’ancienne « .

Il rencontre parfois des femmes charmantes, mais lui aussi résiste aux tentations – comme le commissaire Maigret !

Une tranche de vie quand l’été s’installe  à  Bordeaux, qu’il est possible de s’attarder aux terrasses des cafés  où le commissaire Lannes aime bien rencontrer  témoins, suspects en cours ou qui le deviendront. C’est tellement plus discret de donner rendez-vous de cette façon et les interrogatoires,  ou aimables conversations,  donnent d’aussi bons résultats  que dans les bureaux de la police.

Il doit reprendre le train à destination de Vichy, pour un aller et retour :

 » Vous êtes très vieille France, commissaire. A moins que vous ne jouiez sur les deux tableaux  ?

– Ce n’est pas comme ça que je dirais les choses ».

La question  de l’espion était une bonne question, mais elle le rendait perplexe. Il regarda par la fenêtre du train, et y réfléchit. Pourquoi Grimaud était-il apparemment si désireux d’avoir de bonnes relations avec lui ? Il n’avait à ce jour aucune réponse satisfaisante « .

Ce volume est le deuxième de la série  le  » Quatuor bordelais « ,  à la fois roman familial, roman policier, roman social, et roman politique  pendant une période complexe et tragique, où tant de questions se posent en effet.

C’était déjà bien d’être en vie en restant la droiture même comme le commissaire Lannes, nouveau  policier sympathique qui prend ainsi sa place parmi les policiers célèbres.

Allan Massié  – Sombre été à Bordeaux -Roman traduit de l’anglais ( Ecosse ) par Christophe Mercier – Editions de Fallois – 320 pages – 22 Euros – Quatuor bordelais, 2/4

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Allan Massié – Printemps noir à Bordeaux – Roman policier traduit de l’anglais ( Ecosse ) – Editions de Fallois

 

 

 

 

Bordeaux – mars 1940 :

 » Marguerite, sa femme, disait à Lannes que l’affaire  Chambolley devenait pour lui une obsession. C’était inhabituel. En général, elle ne s’intéressait pas à son travail. Et pour tout dire, il préférait qu’il en fût ainsi. Mais elle n’avait pas tort de remarquer que cette affaire lui portait sur les nerfs, cela ne faisait aucun doute.

Ca avait commencé trois semaines auparavant, par un appel téléphonique  à cinq heures du matin. Il s’était réveillé en marmonnant, mais sans faire de bruit pour ne pas réveiller les enfants, et frissonnant devant sa porte dans un brouillard humide, il avait dû attendre la voiture de service, conduite par le jeune Rémi Martin, qui s’excusa de ce que le satané engin avait eu  du mal à démarrer.

 » Ainsi, il s’agit d’un cadavre « … 

 » Arrête-toi  à la gare. A cette heure-là, il doit y avoir un bistrot ouvert. On prendra un café « .

Le café avec un petit verre d’armagnac lui donna l’impression de redevenir humain « …

Le corps découvert, horriblement mutilé, est celui d’un malheureux homosexuel  ( tout se sait à Bordeaux ), ancien avocat, ami comme son frère libraire, du commissaire Lannes. Le commissaire a du métier, de l’expérience, et il ne se fie pas aux apparences, si bien qu’il ne croit pas au crime sexuel.

Il lui faudra beaucoup de petits cafés arrosés d’alcool, de réflexions, et d’interrogations, de pistes à suivre ou abandonner, pour parvenir à la découverte de la vérité.

De plus, il doit enquêter sur une affaire curieuse, une histoire de lettres anonymes adressées au comte de Grimaud,  doyen d’une ancienne famille de Bordeaux qui vit dans une maison étrange où le commissaire Lannes fait connaissance de personnes inquiétantes ou pittoresques. Néanmoins, il est touché par la jeune femme du comte de Grimaud, qui n’a pas été acceptée par les enfants des précédents mariages du comte.

D’ailleurs, dès  que le comte  fait une chute mortelle dans l’escalier, elle quitte cette maison pour retrouver sa boutique de tabac.

D’autres morts vont suivre, et le commissaire lui-même est visé par une balle qui le blesse à l’épaule. Il comprend – et on lui fait comprendre en haut lieu – qu’il ne doit pas compliquer l’enquête, et on l’encourage plutôt à la laisser tomber.

C’est que ces meurtres ont lieu pendant les dernières semaines de la  » drôle de guerre  » alors qu’à Bordeaux on guette avec angoisse les péripéties des combats qui semblent éloignés, mais rapidement la ville se trouve en zone occupée. Certains s’estiment protégés, du côté des  » forts  » qui ont le pouvoir et les relations. Pourtant,  malgré les mises en garde, le commissaire Lannes continue son enquête :  il le doit  à son ami, et il a un très fort sens de l’honneur.

Bien sûr, le commissaire Lannes évoque le commissaire Maigret, sa solidité, sa résistance aux pressions. Mais il a femme et enfants,  des jumeaux, Alain et Clotilde, tous les deux au lycée,  et Dominique, son aîné, parti au front, dont tous  attendent  les lettres et les nouvelles. On apprend qu’il a été blessé, puis fait prisonnier par les Allemands. Madame Lannes, au contraire de Madame Maigret, ne s’intéresse pas aux enquêtes de son mari, qui porte le poids de la déprime de sa femme, des inquiétudes de sa famille.

Allan Massié s’explique :

«  Un roman policier doit avoir un  policier pour héros. Mon commissaire Jean Lannes doit quelque chose  à Maigret, à qui il ressemble par son honnêteté, son humanité, et par la conscience qu’il a que la Loi et la Justice ne sont pas toujours synonymes « .

Pourquoi Bordeaux, pourquoi ces années-là  ?

Il a déjà consacré une étude historique à cette époque, et comme il lui  restait beaucoup à explorer et à dire, il a choisi la forme du roman :

 » La première réponse, et la plus simple est qu’il me fallait une ville qui se trouvât en zone occupée, et qui ne fût pas Paris. La deuxième est que Bordeaux me paraissait une ville dotée d’un sens certain de sa propre identité, et dont les habitants observent une certaine réserve. La troisième, c’est que j’ai lu avec  admiration un certain nombre de romans  de  François Mauriac « .

Il cite en particulier   » Le Noeud de vipères  » à propos de la famille du comte de Grimaud. Ses références littéraires françaises sont multiples, comme autant d’hommages à Balzac, Chateaubriand, André Gide, Alain-Fournier, Alexandre Dumas dont Lannes admire et relit  » Le Vicomte de Bragelonne « …

On pourrait ajouter Georges Bernanos pour sa réflexion dans  » Un mauvais rêve  » qui peut s’appliquer à cette époque et est si souvent d’actualité  :

 » Nous étions des pions entre leurs mains et nous ne le savions pas « .

La librairie d’Henri, frère du défunt Gaston Chambolley, devient un lieu de rencontres entre un jeune Allemand cultivé et un jeune homme juif, déjà en danger …  Le commissaire  Lannes s’aperçoit que sa  fille a une attirance pour  un soldat Allemand, logé dans le même  immeuble, et il la met en garde. Bien sûr, on évoque Vercors et son  » Silence de la mer  « …

On se promène beaucoup dans Bordeaux, car le commissaire Lannes  choisit souvent d’ interroger ses suspects dans des restaurants ou cafés, pour moins de formalisme apparent et aussi parce qu’on y voit des gens qu’il observe.

Il doit se rendre à Vichy pour des démarches et c’est l’occasion d’un véritable reportage, passionnant, dans cette ville d’eaux, hôte involontaire d’un gouvernement de passage …

 » Printemps noir à Bordeaux « est le premier tome  d’une série de quatre :   »  Quatuor Bordelais   » qu’on attend en France, déjà publiée dans les pays anglo-saxons.

C’est une incitation à lire et relire les romans splendides d’Allan Massié, qui sait raconter de vraies histoires avec érudition et humour.

Allan Massié – Printemps noir à Bordeaux – Roman policier traduit de l’anglais ( Ecosse ) par Christophe Mercier – Editions de Fallois – 383 pages – 22 Euros

 

 

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