Hellen Zenna Smith – Pas si calme … ( Récit de guerre – côté femmes combattantes ) – traduit de l’anglais – Editions de Fallois

Cet automne voit arriver les commémorations  de l’Armistice qui mit fin à la Grande Guerre, celle qui devait être la dernière,  mais ôta la vie à des centaines de milliers de combattants, bouleversa celle des civils  restés vivants- sans oublier les jeunes femmes qui se sont engagées comme bénévoles et  ont mis tout leur coeur, toutes leurs forces dans l’effort patriotique commun.  La Croix-Rouge britannique ainsi que l’Ordre de Saint-John recrutaient des volontaires pour leur VAD  «  Voluntary Aid Detachment  » et leurs familles chic étaient enthousiastes. Une fille au front,  une  » glorieuse fille d’Angleterre !  « , pensez donc ! Elles aussi montraient de l’enthousiasme, mais au début … La réalité fut terrible.

Ces jeunes filles, autour de vingt ans, issues de familles privilégiées, étaient donc tout à coup obligées de porter un uniforme assez peu commode, d’obéir à une hiérarchie  imposant un règlement strict –   » La Capitaine  » y  ajoutant  ! Elles travaillaient de jour comme de nuit et tenaient tous les rôles, aides-infirmières, cuisinières, blanchisseuses, bonnes à tout faire, et ambulancières.

Elles recevaient une courte formation en Grande-Bretagne, et pouvaient ensuite se lancer sur les routes du Nord de la France en hiver  avec une ambulance qui tenait  de la caisse montée sur roues, pour  se rendre à l’arrivée des trains amenant du front d’innombrables blessés afin de les convoyer au plus vite vers les hôpitaux. Elles devaient tenir  malgré les hurlements de douleur,  la vue de blessures terribles …  Elles transportaient aussi les morts jusqu’aux cimetières,  livraient les médicaments, acheminaient à leurs postes médecins et infirmières. Les allers-retours pouvaient se succéder pendant des  heures.

L’une de ces volontaires faisait partie d’un groupe de six jeunes filles de la même chambrée, partageant travail intensif et épuisement,  se remontant le moral avec héroïsme et courage, humour aussi. L’une d’elles,  Winifred Constance Young, a tenu son journal d’ex-ambulancière, et quand en 1930  un éditeur a demandé à la romancière Evadne Price, de rédiger un roman qui serait le pendant anglais du chef d’oeuvre d’Erich Maria  Remarque   » A l’Ouest rien de nouveau « ,  en anglais :  » All Is Quiet On The Western  Front « , elle a adapté le journal de l’ex-ambulancière et relevé le défi, pour une oeuvre à quatre mains. D’où l’utilisation de son pseudonyme Helen Zenna Smith, et son titre anglais :  » Not So Quiet … « 

Enfin une voix féminine forte se faisait entendre parmi tous les récits de guerre car elle voulut aller plus loin qu’Erich Maria Remarque,  prenant place aux côtés de Roland Dorgelès, Maurice Genevoix, Henri Barbusse …

A sa parution, le succès fut aussi grand que le scandale. Elle imposait la vérité, la réalité de l’enfer partagé  au front par les combattants et les jeunes filles, en contraste avec les beaux discours, les charmantes réunions patriotiques, et   » tea-parties  » de l’arrière.

Sa traduction française  publiée  en 1931 par Gallimard reçut un accueil semblable. Son incontestable réussite fut saluée par des personnalités du monde des lettres, Arnold Bennett, Marguerite Yourcenar … Simone de Beauvoir qui écrivit dans sa Force de  l’Age  : «  Helen Zenna Smith dont le roman  » Pas si calme … » m’avait bouleversée « .

Il reçut le Prix Séverine, décerné au meilleur roman conçu pour promouvoir la paix dans le monde. Puis on l’oublia. Il fut redécouvert  à la fin des années 80 par  » The Feminist Price « , maison d’édition américaine liée au mouvement féministe.

Je suis restée bouleversée aussi, révoltée, sous le choc pendant plusieurs jours, tant le livre porte. On n’oublie pas les jeunes filles, les jeunes gens  de cette génération sacrifiée qui sont allés jusqu’au bout de leurs forces.

Et c’est qu’elles sont sympathiques, directes, tellement héroiques, ces jeunes filles !

Voici le début du récit :

 » Première fois depuis des semaines que nous dormons convenablement – huit heures d’un sommeil de plomb, sans rêves ni interruptions. Dès le réveil, on entend au loin le tir du canon : un grondement aussi soutenu qu’au moment où nous nous sommes jetées sur nos  lits de camp, trop épuisées pour retirer nos uniformes,  nos godillots, nos guêtres ou même nos dessous. Neuf jours que nous marinons dans nos vêtements. Mais cet après-midi a été étonnamment calme. Pas d’évacuation, un seul enterrement et très peu de corvées. Nous savons pourtant que l’appel de minuit va terminer cette trêve d’un moment à l’autre. Il nous restera alors dix minutes pour nous préparer et rejoindre les ambulances du convoi. En attendant, enfouies jusqu’au cou dans nos sacs de couchage, nous mâchonnons des biscuits rassis et du chocolat. L’heure de la soupe est passée pendant que nous dormions. Tosh a été la seule à se pointer à la cantine. Par principe, elle ne rate aucun repas. Ce soir, c’est à elle de préparer le Bovril … Comme d’habitude, nous sommes affamées. A des degrés divers, cette sensation de ventre  creux ne nous quitte jamais … 

… Depuis que notre arrivée en France, nous vivons pratiquement sur nos provisions personnelles : Bovril, chocolat et biscuits. Inutile de dire que ce régime pitoyable ne convient pas à des filles de vingt-trois ans – la moyenne d’âge de notre groupe de six – qui font un boulot d’hommes. Tosh est la seule qui peut avaler le rata de la cantine sans vomir ou se couvrir de furoncles …  Et puis, comme elle est là depuis plus longtemps que nous, elle s’est endurcie …

… Sa stature d’Amazone a quelque chose de vaguement rassurant … Elle prétend  – et c’est sûrement vrai – qu’elle tient  son langage cru des palefreniers de l’écurie de son père, un sportif archi-connu.  Quoi qu’il en soit, Tosh est l’idole, non seulement de notre chambrée, mais de tout le convoi. Moi, je l’adore, depuis mon arrivée, depuis cette première horrible nuit où on m’a fourrée dans une ambulance avec la mission de réceptionner un arrivage de blessés. Même en Angleterre, je n’avais jamais conduit de nuit. C’était dire l’état de mes nerfs. Le spectacle du sang et des éclopés acheva de me démolir. On avait garé les véhicules en ligne. Celui de Tosh  se trouvait à côté du mien. Quand elle m’a vue, à moitié évanouie, en train de rendre tripes et boyaux contre le capot de mon ambulance, elle s’est précipitée vers moi : 

– Allez, fais pas ta chochotte ! Reprends-toi ! Arrête tes singeries de fille des beaux quartiers ! Tu as ton chargement. Retourne à ton volant avant que La Capitaine te repère. Et reste en ligne. Vas-y !

Je me suis reprise et j’y suis retournée. Et, jusqu’à l’aube, j’ai fait des allers retours entre la gare et l’hôpital numéro 5,  l’hôpital numéro 5 et la gare,  épuisée, engourdie,  les doigts gelés,  le coeur transi … Une fois rentrée au dépôt, je me suis effondrée la tête sur le volant…  Tosh m’a extirpée de l’ambulance, forcée à avaler du chocolat bouillant … 

– Pour un coup d’envoi, tu es gâtée, Smithy  ! Mais attends de  transporter des gazés, ou, mieux encore, des brûlés au lance-flammes … 

– Et ton père et ta mère pleins d’admiration qui se délectent des hauts faits de leur fille dans le confort de leur maison ? –  » Ma fille fait son devoir … Elle conduit une ambulance tout près du front « .

Les bombes tombent aussi sur les ambulances, même si on leur dit le contraire.

Le drame est là, à chaque  page, et aussi l’énergie, l’humour, et l’amour  de la vie qui  leur fait oublier leur  » bonne éducation   » pour quelques  heures entre les bras d’un séduisant   » homme entier et en bonne santé  » comme elles osent le dire.

J’espère que ce long extrait vous fera entrer dans le monde des six jeunes filles, pour le partager,  encore et encore, afin que leurs sacrifices ne soient pas oubliés..

Il n’est pas le plus dur, ni le plus réaliste …

Helen Zenna Smith –  Pas si calme …  – Récit traduit de l’anglais par Daphné et Henri Bernard – Présentation de Daphné Bernard – Editions de Fallois –  240 pages – 19 Euros

 

( Tous droits réservés, etc – copyright )

 

 

 

 

8 réflexions sur “Hellen Zenna Smith – Pas si calme … ( Récit de guerre – côté femmes combattantes ) – traduit de l’anglais – Editions de Fallois

    • Très très beau, intense – un grand livre qu’il faut tirer de l’oubli – ces jeunes femmes sont tellement héroïques – et il n’en est pas resté beaucoup pour dire ce qu’elles ont vu vécu.
      Bonne fin de semaine, douce soirée, chère wzeig- avec mes bises et amitiés 🙂 ( nous avons soleil et grand vent – les parcs sont fermés )

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