Nelly Kaplan – Entrez, c’est ouvert ! – Autobiographie – Editions l’Age d’Homme Rue Férou

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 » Je suis née deux fois. La première, à ma  naissance. La deuxième, vingt-deux ans plus tard lors de mon départ pour l’Europe, voyage que je pressentais sans retour.

J’ai parfois l’impression  que mes années argentines n’ont été qu’un cocon pour la chrysalide  qui devait éclore de l’autre côté de l’Atlantique. Pourtant, cette enfance et cette adolescence m’ont structurée, renforcé la colonne vertébrale de mes révoltes. Le sillon ainsi tracé est maintenant irréversible : je n’ai plus besoin de hurler non ! L’énoncer suffit « .

Nelly Kaplan est donc née en Argentine, à  Buenos Aires,  le 11 avril 1931, d’une famille d’origine russe juive des deux côtés, dans une vaste maison très confortable. Son père pharmacien a ensuite fondé un laboratoire de biochimie. Nelly Kaplan est subversive dès les premières années, car elle refuse les poupées qu’on lui offre, demandant un meccano comme son frère Marcos. De son père pharmacien, donnant des conseils aux patients, elle retient une phrase :

 » Il était attentif à leurs problèmes et citait souvent une phrase en latin, Dum Spiro Spero  (  » Tant que je respire, il y a de l’espoir « ). Il m’arrive  de me la remémorer quand , devant des problèmes graves, j’ai tendance à désespérer. Prendre tout au tragique et rien au sérieux !  » pourrait être  l’une de mes devises … « 

Elle décrit une enfance, une jeunesse sportive  –  mais  garde en mémoire une  » scène fondatrice « , la seule séance où son père l’a battue à coups de ceinturon, devant sa mère et son frère qui ne sont pas intervenus. Durs, longs  moments, où, dit-elle, elle a rendu coup pour coup, brisant la montre-bracelet de son père ..

Et elle fut emprisonnée pendant plusieurs mois dans sa chambre. Scène qu’elle a traduite dans son film Néa, dont elle retranscrit le script.

Lorsqu’elle l’évoqua des années après  avec sa mère, celle-ci   » avait eu une salutaire réaction amnésique. Elle ne se souvenait de rien « .
Et son père était décédé.

Elle précise aussi que ses relations avec sa famille étaient excellentes, quand  les siens venaient lui rendre visite en France, plus tard.

 » Profession : révoltée  « , écrit-elle.  Révoltée contre les injustices, contre les  » diktats  des rapports homme / femme tels qu’établis  par la société sud-américaine « . Elle lit beaucoup, est une élève brillante,  et, avec une intuition prévoyante, apprend la sténo et la dactylo dans une école commerciale.  Elle va au cinéma le dimanche après-midi avec son frère et découvre tout le cinéma américain, de   » Laurel et Hardy  » à   » Gilda « .

Elle voit aussi le   » J’accuse  !  » d’Abel Gance … et déclare à ses parents au moment du petit déjeuner  ( chocolat au lait croissants tartinés de confiture de lait – elle est une adolescente longiligne !) qu’elle fera du cinéma. Au cours de ses lectures, elle découvre   » Les Champs magnétiques  » d’André Breton et Philippe Soupault, reste accrochée par les premiers mots du texte :   » Prisonniers des gouttes d’eau, nous serons des animaux perpétuels « , se promettant de connaître  le sens de cette phrase mystérieuse.

Son futur est en place. Il faut qu’elle parte, mais elle se prépare  à affronter   » un troupeau de vaches enragées  » . Elle se munit d’accréditations journalistiques qui lui permettront de devenir la correspondante à Paris, pour le cinéma et l’art, de journaux argentins, et elle est forte aussi de sa formation en économie, des langues qu’elle connait. Le français, elle  l’apprivoise  pendant les trois semaines de traversée jusqu’au Havre, ensuite elle prend le train jusqu’à la gare Saint-Lazare   où elle arrive en hiver …  La petite chambre, rue de Seine, c’est pour elle, et aussi un travail d’hôtesse  d’accueil pour une compagnie d’aviation argentine.

Sa vie change quand elle rencontre Abel Gance au cours d’un  hommage  à Georges Méliès, organisé à la Cinémathèque française par Henri Langlois. Abel Gance l’invite à le rejoindre au festival de Cannes, car il y participe en tant que membre du jury. Leur histoire va durer dix ans.

Elle est son amour et son assistante.

Le hasard ( ? ) lui fait rencontrer à la Galerie Maeght, lors d’un vernissage des oeuvres de Marc Chagal  … Philippe Soupault ! Quelqu’un s’approche d’elle en lui disant :    » Qui êtes-vous, fleur exorbitante, au milieu de tous ces crétins ?  » . Il est stupéfait que cette splendide  jeune femme, à l’accent prononcé, connaisse son nom – et ils font plus ample connaissance au cours d’un dîner à la Closerie des Lilas.  » Une déesse d’or, lumineuse et forte, Nelly, la vraie « , lui écrira-t-il en 1958.

Elle eut d’autres magnifiques rencontres, et des parenthèses amoureuses  : André Pieyre de Mandiargues  – lors de la projection du film de Nelly Kaplan sur Gustave Moreau, Giuseppe Ungaretti, à Rome …

…  Claude Makovski, Jean Chapot … tout en continuant à travailler, à imaginer, à réaliser avec Abel Gance  le  » Magirama  » , en écrivant sous un pseudonyme, Belen, sur le conseil de Philippe Soupault.

Au Musée des Arts décoratifs,  où   » la femme surréaliste  « , panthère plutôt que chatte,  visite une importante exposition d’Art précolombien, un homme qu’elle ne reconnait pas tout d’abord alors qu’il lui était familier par sa photographie, l’aborde, et se présente : André Breton.

A New York, Cinquième Avenue, Salvador Dali, sous la pluie …  Il l’amuse.

Elle incarne  Madame Récamier pour le film  » Austerlitz  » d’Abel Gance.

La Fiancée du Pirate est née d’une conversation avec Claude Makovski ( à qui son  autobiographie est dédiée ). Elle lui suggère :

 » Que  penserais-tu de l’histoire d’une sorcière des temps modernes qui brûlerait ses inquisiteurs au lieu de se laisser brûler ? …  Cela devrait avoir lieu dans un petit village de  » la France profonde « , avec son église, son intolérance, ses préjugés vis -à- vis de ceux qui viennent d’ailleurs. Au départ, notre héroïne subira des humiliations de toutes sortes. Mais elle saura comment se venger  » …

On découvre la genèse de ce film caustique et  sublime, porté par Bernadette Lafont et la chanson de Barbara, sur la musique de Georges Moustaki   » Moi, j’me balance « .

Elle raconte comment la censure  batailla pour lui imposer une fin où l’héroïne serait malheureuse, car une belle fin était évidemment  immorale. Nelly Kaplan sortit victorieuse de cet affrontement :  le public fit un succès à son film – et à Bernadette Lafont, Nemesis du petit village de  » Tellier », ( comme  » La maison Tellier  » de Guy de Maupassant). Nemesis, au contraire de   » La Comtesse aux Pieds nus  » où Ava Gardner incarne une victime, souligne Nelly Kaplan.

Immoralité ?    » La seule immoralité, c’est la bêtise « , dit Remy de Gourmont.

Brillant, féroce parfois, plein d’humour et de vitalité, quel témoignage-  et quelle vie !

Nelly Kaplan  – Entrez, c’est ouvert ! – Autobiographie – Editions l’Age d’Homme Rue Férou  –  342 pages – 23 euros – avec deux cahiers de photographies

( Tous droits réservés, etc – copyright )

 

 

 

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