Marie Darrieusssecq – Etre ici est une splendeur – Vie de Paula M. Becker – P.O.L. Editions

IMG_0004Paula n’a pas dit   » vivre ici  » mais simplement   » être ici « .

A trente ans, elle écrit :

«  Je ne suis plus Modersohn

et je ne suis plus Paula Becker non plus.

Je suis

 Moi,

et j’espère devenir Moi de plus en plus « .

Son autoportrait reproduit sur  la couverture la représente à trente ans. Marie Darieussecq le décrit ainsi :

 » Et puis, un autoportrait aux iris. Il est un point de bascule, un moment parfait.  Une simplicité : me voici, voici les iris.  Voyez : c’est ce que je suis, en couleurs et en deux dimensions, en mystère et en calme.

Paula va avoir trente ans. Le tableau est vert, orange, iris et noir.  Intensité violette, yeux sombres. La peau et les cheveux sont orange. La robe et le fond sont verts. C’est une île entre elle et Gauguin, dont elle lit Noa Noa. Les perles du collier ont la forme et la couleur des yeux. La bouche est entr’ouverte, le regard est tendu, elle souffle, elle parle,  elle va parler. Désormais Paula porte de l’ ambre sur un grand nombre de ses portraits. Est-ce un cadeau ? A-t-elle acheté ces colliers ? « 

Les mots que Paula la peintre n’a pas eu le temps de dire,  Marie Darrieussecq les vit à  sa place, dans une étonnante compréhension qui va jusqu’à la ressemblance physique :

IMG_0006

Comment l’écrivain,  psychanalyste française est-elle allée à la rencontre de la peintre ? Le hasard, explique-t-elle. Elle reçoit un e- mail envoyé par un colloque de psychanalyse sur la maternité, illustré par un de ses tableaux, Mère allongée avec  un enfant, sans nom, mais avec une date, 1906. La mère et l’enfant sont nus, représentation hardie. Marie Darrieussecq venait d’être mère et allaitait son  bébé dans cette position. Elle demande à une critique d’art, Elisabeth Lebovici, qui est  l’artiste. Elle a la réponse, et décide de tout savoir de  Paula Modersohn- Becker, lit d’abord son journal, sa correspondance, qui sont fort connus en Allemagne, où elle a une notoriété semblable à celle de Camille Claudel en France. Un mécène lui a consacré un musée à Brême.

Puis la biographe est allée avec sa famille sur les pas de Paula, pour un voyage en Basse-Saxe, recherchant ses tableaux à Berlin, Düsseldorf, Cologne … Elle a vu sa jolie maison de bois jaune à  Worpswede, s’est rendue sur sa tombe au cimetière du village.

En mai 2014, elle se trouve à Essen, dans la Ruhr, et visite un des plus beaux musées du monde,  le musée Folkwang,  où se trouve un  tableau célèbre de Paula, l’Autoportrait à la branche de camélia.  Le musée l’utilise pour sa publicité  …   Il est relégué au sous-sol, dans un angle mort, avec les  »  oeuvres de femmes « . Après sa visite, le tableau sera remonté à l’étage, avec les  » grands  » !

( Que Marie Darrieussecq ne se désole pas trop : j’ai vu dans les réserves du Musée d’Orsay le portrait célèbre de  Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche, et,  parmi les sculptures, on n’a jamais exposé la statue si émouvante qui symbolise  un poème d’André Chénier célébré dans ses derniers jours par José-Maria de Heredia … ).

Paula Becker  eut une jeunesse  heureuse dans une famille aimante, partageant avec ses amis, sa meilleure amie, Clara Westhoff,  des moments joyeux, comme le jour où Paula et Clara se sont mises toutes les deux à faire sonner les cloches dans le clocher, la grande et la petite ! Elle le raconte dans une lettre très gaie et confiante à sa mère, le  13 août 1900, l’accompagnant d’un dessin amusant.

Car on s’écrit beaucoup dans la famille, et entre amis, on tient des journaux. Il y a six frères et soeurs Becker, des oncles, des tantes,  et tous s’envoient des lettres, comme des preuves d’amour.  On a des centaines de lettres de Paula.

A seize ans,  elle part en Angleterre chez une de ses tantes, et prend l’habitude de dessiner.  A son retour, elle continue, avec l’approbation de sa mère, et de son père, car il voit pour elle un avenir d’institutrice. En septembre 1895, elle obtient son diplôme.

Elle reçoit alors une dotation de la part d’un oncle. Elle la consacre à des cours de dessin à Worpswede, et elle peint ce qu’elle a devant les yeux, des corps, des visages, des mains, marqués par la misère, car elle ne recherche pas le  » joli « . D’emblée, sa peinture est réaliste.  Elle peut exposer en 1899, au musée  de Wormswede,  ses tableaux à côté des sculptures de Maria, mieux accueillies  que sa peinture.

IMG_0007

 

IMG_0009

Elle est invitée à des soirées d’artistes, où elle rencontre Heinrich Vogeler et Otto Modersohn, dont elle connait déjà les oeuvres.  Elle le trouve  » très attirant . Il est agréable et d’un abord facile, et il a une sorte de musique dans la nature que je peux accompagner sur mon petit violon. Sa peinture déjà suffirait à m’attirer vers lui. C’est un doux rêveur « . Il a onze ans  de plus qu’elle, ressemble à son père, et est marié. ( Ci-dessous, Otto dans son atelier ).

IMG_0008

Paula décide de sa vie. Elle se rend à Paris afin de suivre des cours à l’Académie Colarossi ( qui reçut aussi Camille Claudel, Jeanne Hébuterne ), car elle veut étudier les nus,  et  à la Faculté de médecine pour l’anatomie. Elle fait provision de beauté  au Louvre, observe Paris, qu’elle aime.  Bientôt  Clara la rejoint,  qui va chez Rodin. Au  concours de l’Académie Colarossi, Paula gagne la première place.  Elle l’écrit à sa famille et à Otto Modersohn, le presse de les rejoindre à Paris. Ce que fait Otto,  mais très rapidement, il doit rentrer en Allemagne car son épouse si fragile vient de mourir.

Entr’acte à Worpswede, où se réunissent peintres et écrivains. Rainer Maria Rilke y reste pour une courte escale, le temps de faire connaissance des deux jeunes filles, à l’époque où Lou Andreas-Salomé s’est éloignée. Ils parlent poésie, font du canot  sur le Hamme, flirtent, marchent à travers la lande. Et 1901 sera l’année des mariages,  Paula et Otto,  Clara et Rainer Mara Rilke, Martha et Heinrich Vogeler.  Un enfant nait chez  » les Rilke « , une petite fille, Ruth, confiée à une nourrice. Leur mariage dura moins de deux ans. Déception pour Paula ? Elle confie que, la première année de son union, elle a beaucoup pleuré, car   » le mariage ne rend pas plus heureuse « .  Mais elle continue à peindre, et quand  Rilke retourne à Paris où il devient le secrétaire de Rodin, elle veut repartir  aussi. Ce séjour-là va durer cinq semaines.

Quand Paula est à Paris, Worpswede, sa vie au naturel lui manque. Et en Allemagne, il lui faut Paris !

Le  24  février 1906 – elle a trente ans  –  elle écrit dans son Journal :   » J’ai quitté Otto Modersohn et je me tiens entre mon ancienne vie et ma nouvelle.  Je me demande ce que sera cette nouvelle vie… Ce qui doit être, sera « .

Otto  ne se laisse pas quitter si facilement. Il lui écrit de tendres lettres,  et il l’attend. Paula commence un portrait de Rilke.  Est-ce lui qui a photographié Paula nue jusqu’à la  taille, l’été 1906 où il faisait si chaud dans Paris  ?

Paula, affirme sa biographe, est la première femme à faire son auto-portrait nue. Avant Suzanne Valadon. Cézanne, qu’elle admire, n’est pas un peintre facile non plus.

En 1907, les époux se rejoignent. Paula quitte Paris en laissant à Rilke  le soin de vendre les quelques meubles de sa chambre  louée. Elle a trente et un ans, et elle reçoit de nombreux cadeaux pour son anniversaire. Elle se représente enceinte, nue jusqu’à la taille, couronnée de fleurs, avec son collier d’ambre, fidèle à elle-même puisqu’elle a déclaré qu’elle peignait ce qu’elle voyait.

Sa fille, Mathilde Modersohn, nait le 2 novembre 1907, et l’accouchement se passe difficilement,  au point que le médecin exige de Clara qu’elle reste au lit. Dix huit jours après, elle peut se lever  … et tombe foudroyée par une embolie, car elle est restée trop longtemps immobile. Son dernier mot est : «  Schade  »  :   » Dommage « .

Et, explique  Marie Darrieusecq, c’est pour ce dernier mot qu’elle a décidé d’écrire sa biographie :  »  Parce que c’était dommage. Parce que cette femme  que je n’ai pas connue me manque. J’aurais voulu qu’elle vive. Je veux montrer ses tableaux. Dire sa vie.  Je veux lui rendre plus que la justice : je voudrais lui rendre l’être-là, sa splendeur « .

Rainer Maria Rilke ?  On sait que Rodin se sépara de lui. Rilke se désintéressa des meubles de Paula restés à Paris.   Il écrivit un Requiem …  comme elle fut courte, ta vie « , sans citer son nom, mais déjà  il l’avait oubliée dans sa liste des artistes de Worpswede,  quelques années auparavant.

Marie Darrieusecq a accompli un magnifique travail  pour sa mémoire.  Elle lui redonne la liberté que Paula avait tant aimée à Paris, avec l’exposition au Musée d’Art moderne de Paris,  » Paula Modersohn-Becker, l’intensité d’un regard  » ( jusqu’au 21 août 2016 ) .

IMG_0010

Pendant les années noires de l’Allemagne, l’artiste, peintre expressionniste, fut rejetée,  comme d’autres, et des écrivains également.

Une amie, une soeur, mère comme elle, sa biographe intuitive et fidèle,  tient sa promesse, et son livre profondément émouvant, atteint son but.

IMG_0005

France FOUGERE

(Tous droits réservés, etc – copyright  – Reproductions, photographies, sauf la couverture du livre :   Point de Vue –  13 – 19 avril 2016 )

 

 

 

 

 

 

 

13 réflexions sur “Marie Darrieusssecq – Etre ici est une splendeur – Vie de Paula M. Becker – P.O.L. Editions

    • Bonsoir, dear Denise, merci pour ton gentil commentaire – je l’ai lu d’une traite, stupéfaite de découvrir une telle femme, et puis je l’ai relu, pour bien assimiler. Oui, je remercie Marie Darrieussecq pour son beau travail !
      Nous venons d’avoir une belle journée ensoleillée…. j’ai retrouvé une amie que je n’avais pas vue depuis un an … les circonstances de sa vie – Bises de bonne soirée, et amitiés 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s