» Une femme en politique – Germaine de Staël  » – par Erik Egnell – Editions de Fallois – ( une biographie délicate et réjouissante )

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La vie hors du commun de Madame de Staël, femme politique, femme de lettres et de passions,  inspire de nombreuses biographies. J’en ai lu quelques-unes, parce qu’elle est une personnalité intéressante, qui a vécu à une époque  permettant tant d’ aventures. Elle en a suscité elle-même beaucoup !

Erik Egnell, diplomate de carrière, a déjà publié – entre autres livres –  » Un été à Coppet « , qui lui est consacré. Elle est en effet restée très amie de Joseph, frère de Napoléon Bonaparte.

Erik Egnell sait retracer de façon précise, facile, agréable  à suivre, une vie compliquée, et il le fait avec délicatesse, simplicité  et humour.  Sa biographie très documentée, l’harmonie même,  se lit comme un roman. On passe un très bon moment et on apprend !

Il présente la famille :

«  A l’origine de cette histoire,  une jeune employé de banque est muté par sa direction, de Genève, la sévère et prospère  cité de Calvin, siège de l’affaire où il travaille, à Paris, simple succursale  de ladite affaire … 

…  Il s’appelle Necker. Il appartient à une famille allemande  établie dans la cité du Léman. Il est le  » banquier aux doigts d’or « .  Parti de peu, il amasse une immense fortune. Ayant commencé simple commis,  il devient associé puis patron de la maison. Pour compléter son établissement, il épouse une  compatriote du canton voisin de Vaud,  qui elle aussi  a quitté les rives du Léman  pour suivre son destin sur les quais de la Seine.Deux ans après, Jacques et Suzanne Necker  ont une fille destinée à rester unique,  une petite Parisienne qui naît au coeur du Marais…  

…   Le grand tournant est pris  en 1777, quand  » Minette  » ainsi nommée dans sa famille, devenue Louise pour sa famille en attendant de rester Germaine pour la postérité, a onze ans : Jacques Necker est prié de  remplacer Turgot …   Or, l’ancien banquier, qui a cédé ses affaires à son frère, s’est fait remarquer par divers écrits politiques, où il montre son expérience des questions d’argent. Venant tout juste d’un voyage à Londres, où il a emmené Madame et Mademoiselle, il est prié d’assumer  la responsabilité des finances du royaume de France qui sont dans un état déplorable.

La politique entre au foyer des Necker. Ils vont en goûter la gloire avant d’en éprouver les vicissitudes.

Tous les trois, Monsieur, Madame et Mademoiselle.

Monsieur travaille et écrit. Madame  tient son salon et a son jour de réception, au 29, rue de Cléry. Mademoiselle, qui porte les espoirs et les ambitions de ses parents, a été emmenée par eux sans doute à la Cour de Versailles où elle a rencontré la Reine Marie-Antoinette, qui s’est intéressée à elle. Mlle Necker fait partie du salon de sa mère, où elle écoute, côtoie toutes les personnes qui comptent. Son père raconte la Cour à sa fille, très  » bon public « . Parmi ses relations, des diplomates, dont Erik de Staël-Holstein, jeune secrétaire de légation à l’ambassade de Suède, âgé de trente ans, qui demande la main de la jeune fille.

Il appartient à une vieille famille aristocratique suédoise ruinée, et lui-même a des dettes. Mais il a la confiance en quelque sorte du Roi de Suède, Gustave III, dont il devient l’intermédiaire pour ses achats à Paris, livres, gravures, diamants, précise le biographe. La Reine Marie- Antoinette, qui s’intéresse à un autre sujet suédois, le très beau Axel de Fersen, protège le jeune secrétaire de légation.

Il a tout de même  dix-sept ans de plus que Germaine, et il fait  » monter les enchères  »  pour faire accepter le mariage  ! Il exige tout simplement du Roi de Suède le poste d’ambassadeur de Suède, ce qui est possible puisque l’ambassadeur en poste est rappelé à Stockholm en tant que Ministre des Affaires étrangères. Et il se fait appuyer par un agent privé à Paris au service du roi de Suède, la marquise de Boufflers. Oui, dit le Roi de Suède, mais il veut qu’Erik  de Staël-Holstein épouse Germaine Necker, et il  impose – certes diplomatiquement –  en plus,le don d’  une île des Antilles, Saint-Barthélemy. Oui, ajoute Jacques Necker, mais il demande pour son futur gendre le titre de comte et l’ambassade de Suède à Paris à vie, la fiancée ne pouvant vivre ailleurs. Il y aura quelques modifications, et Germaine sera  non pas comtesse mais Madame la baronne de Staël. Une rente est promise.

Germaine conclut en écrivant à son fiancé à l’automne 1785  :  » J’ai aussi, Monsieur, un véritable plaisir de l’issue de nos affaires « .  Elle répond aux félicitations de Gustave III en lui proposant, sur le bon conseil de Mme de Boufflers, d’envoyer au roi de Suède la chronique des événements de Paris, bref, de devenir une de ses correspondantes.

Mariage d’affaires ? Evidemment. Il fut conclu de cette façon et continua de même. Le mari fut renfloué financièrement, Madame eut son salon, à un autre jour que celui de sa mère. Les époux vivant chacun de leur côté, comme il était d’usage dans cette classe fortunée,  Germaine  écrivit non seulement au Roi de Suède, mais à son mari, les informant et alimentant les dépêches.

Le biographe cite  Sainte-Beuve écrivant à propos de Mme de Krüdener, femme d’ambassadeur, contemporaine de Germaine :

 » C’était l’habitude alors dans ces moeurs de grande compagnie : un mari vous donnait un nom définitif,  une situation et une contenance convenable et commode; il ne prétendait guère à rien de plus, et de lui, passé ce point dans la vie de la femme célèbre, il n’était jamais fait mention. On le découvrait  tout au plus de profil ou de dos tourné, dans le coin d’un prochain roman. « 

mais il ajoute :   »  Erik de Staël n’aura même pas cette chance « .

Car ses écrits multiples sont tout pleins de politique, dont elle a la passion, car elle veut jouer un rôle … et d’elle-même.

 » Corinne  » , c’est elle :

 » Pouvait-on rien comparer à Corinne ? Les lois, les règles communes pouvaient-elles s’appliquer à une personne qui réunissait en elle tant  de qualités diverses, dont le génie et la sensibilité étaient le lien ? Corinne était un miracle de la nature « …

On peut dire que ses parents lui avaient donné  confiance en elle. Elle était en adoration devant son père, et c’était réciproque. En conséquence, il allait de soi que personne ne pouvait lui résister, sur aucun plan.

Son époux afficha sa liaison  avec une actrice, Mademoiselle Clairon :  un arrangement intervint, qui pourvut l’actrice d’une pension versée par la partenaire et épouse.

Madame de Staël eut un certain nombre d’amants, et elle vécut ses liaisons avec passion, Louis de Narbonne, Ribbing, Benjamin Constant, John Rocca … Des enfants naquirent dont elle fut la mère aimante, Erik de Staël reconnaissant toutes les paternités. Son biographe fait remarquer qu’elle ne quitte jamais un amant : ils se lassent … mais elle s’en  aperçoit à peine.

Elle admira Talleyrand, Mirabeau, se fit mémorialiste de la royauté, de la Terreur, de l’Empire, et de tout ce qui s’ensuivit,  se réfugiant en Suisse pendant les heures terribles, voyageant, observant, livrant ses réflexions – jusqu’à concurrencer l’Empereur qui – et ces épisodes sont fort  connus, la contraignit à vivre en exil.

Elle fut du camp des abolitionnistes, contre la traite des Noirs  – et c’est tout à son honneur.

Mais sa certitude d’être la meilleure, l’intellectuelle, la préférée partout, lui fit faire une grave erreur. Elle crut  qu’elle était l’épouse qu’il fallait à Bonaparte, elle, plutôt que la séduisante créole Joséphine.

Las Cases le relate, dans son  » Mémorial de Sainte-Hélène  » :

 » Elle avait accumulé  dans le temps tous ses efforts, toutes ses ressources sur le général de l’armée d’Italie;  elle lui avait écrit au loin sans le connaître; elle le harcela présent.  A l’en croire, c’était une monstruosité  que l’union du génie à une petite, insignifiante créole,  indigne de l’apprécier ou de l’entendre, etc.  Le général ne répondit malheureusement que par une indifférence  qui n’est jamais pardonnée par les femmes, et n’est guère pardonnable en effet  …  peut-être eut-il tort … l’héroïne  avait fait trop de poursuites, elle  s’était vue trop rebutée  pour ne pas devenir une chaude ennemie « .

Erik Egnell analyse  ainsi ces relations :

 » Le problème était que Bonaparte avait déjà une femme dans sa vie. En épousant Joséphine,  il n’avait pas, ou pas seulement, fait une bonne manière à Barras et acheté le commandement de l’armée d’Italie,  comme on le susurrait à l’époque et comme  Mme de Staël sans doute désirait le croire, mais il avait choisi une femme selon son coeur à lui, une femme aux qualités vraiment féminines : la beauté, la grâce, la douceur.  Mais du point de vue de Germaine, ce n’est pas celle qu’il lui faut, et elle va le lui dire, selon le  » Mémorial « .

Donc Bonaparte n’aimait pas les femmes qui tenaient salon, parce qu’on y complotait beaucoup  trop, il n’aimait pas les femmes qui se mêlaient de politique. Pourtant il s’en trouva une qui le laissa sans réplique, et c’est Madame de Staël qui le relate. Laissons lui le mot de la fin  :

 » Je l’ai vu un jour  s’approcher d’une Française très connue par sa beauté, son esprit et la vivacité de ses opinions ; il se plaça tout droit devant elle comme le plus roide des généraux allemands,  et lui dit : –  » Madame, je n’aime pas  que les femmes se mêlent de politique.   »  –  » Vous avez raison, mais dans un pays où on leur coupe la tête, il  est naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi « -. Bonaparte  alors ne répliqua rien.  C’est un homme que la résistance véritable apaise; ceux qui ont souffert  son despotisme doivent  en être autant que lui-même « .

La brillante biographie ( publiée en octobre 2013 ), livre de référence, comprend un cahier important de notices biographiques, des repères chronologiques utiles.

Erik Egnell –  Une femme en politique –  Germaine de Staël – Editions de Fallois –  416 pages – 22 Euros

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( Tous droits réservés, etc – copyright )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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