Sophie Fontanel – La vocation – Roman – Editions Robert Laffont

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Quelle est cette vocation  ? Celle de l’élégance, des   » beaux habits  » passion que l’on se transmet de femme en femme dans la famille arménienne de Sophie Fontanel, écrivain, journaliste ( dont on pouvait lire les billets  » de Fonelle  » dans la revue  « Elle  » ). Elle  tient actuellement la rubrique Mode de l’Obs, et aussi un blog qui lui donne beaucoup de bonheur, et la liberté, dit-elle  !

Son très beau roman raconte l’histoire de sa famille – et aussi  son itinéraire personnel, par des chapitres parallèles, qui finissent par se rejoindre.

Au tout début, les survivants, ses grand-parents prennent le bateau afin de rejoindre la France. Sur les quais, on pèse ce qu’ils emportent, et d’autres attendent de s’approprier ce  que les malheureux Arméniens devront  laisser …

Trop lourds, les paquets de Méliné : elle choisit d’enlever un à un les numéros de  » Vogue  » que son mari lui rapportait de ses voyages. Et elle décide non pas de les abandonner, mais de les donner à un jeune homme aux longs cils qu’elle remarque. ( Ce que l’on apprend plus tard, c’est qu’elle avait intercalé les photos de famille extraites des albums… perdues à jamais ) :

 » Les  Vogue sont superflus, c’est ce qui fait leur valeur aux yeux de ma grand-mère …  Un à un, elle les retire du paquetage. Le papier glacé n’existe pas encore, pourtant sur le sol c’est comme si les revues étincelaient au soleil, à cause de leur luxe méprisant. Ma grand-mère a beau être en deuil,  avoir un père qu’on a pendu, ces revues laissent à penser qu’elle ne porte pas le deuil. Dans la file d’attente, chacun remarque les cheveux acajou de cette jeune femme, ses yeux acajou,  ses lèvres acajou, sa peau nacrée, l’aplomb qui lui sert de beauté, l’ensemble de ce qui, chez elle, ose repousser le malheur  …  

Elle ouvre un des  Vogue, en arrache une page,  et la glisse,  pliée, sous sa manche « .

Cette page contient une illustration qui   » montre une femme devant une voiture mauve, au bord de la mer. La femme habillée de jersey, la veste ouverte sur des rangs de perles bien trop abondants  pour que ce soit raisonnable. Ce degré de raffinement nous aide  à vivre. Et puis c’est écrit en légende :  » Ensemble La vie de plage  » de Coco Chanel. « 

Méliné et son intellectuel de mari  parviennent à Marseille. Il voulait devenir professeur d’arménien, il est docker, décharge les volumineuses palettes des cargos – et sa philosophie personnelle l’aide à vivre et à  aimer ce qu’il fait. Il voudrait seulement des gants protecteurs.

Méliné avec d’autres femmes brode des napperons de dentelle qu’on peut vendre et elle est enceinte. La logeuse lui apprend un peu de français. Au Bureau des Emigrés, Méliné  dit qu’elle veut aller à Paris – pour son rêve de Chanel. Le seul travail proposé est celui de menuisier, et il se produit un quiproquo avec son prénom, Méliné  … menuisier.

Les voilà à Paris, et son  mari devient menuisier ( il finit bien plus tard par avoir son atelier où il construit des meubles à la mode scandinave ). Méline brode, coud, avec d’autres femmes toujours. Elles ont une clientèle, et surtout Méliné va voir à Montparnasse ce que les femmes portent dans la rue, observant tous les détails, et les suit dans les  cafés, pour mieux observer  ! C’est sa passion, et son avenir aussi, elle le sait.

Un jour, une splendide décapotable s’arrête devant l’hôtel où logent les familles arméniennes, russes,  dans une grande chaleur humaine. Une femme élégante vient la trouver avec un modèle de pull très original. Il ne peut être tricoté que selon une technique que seules les Arméniennes possèdent. Cent pulls ? Ce sera fait. Comment se nomme cette femme  ? Elsa Schiaparelli  ; et ce pull, le premier de sa collection, se trouve de nos jours dans un musée aux Etats-Unis.

Des enfants naissent, des filles, quatre dans la réalité : Anahide, Knar, Aghavnie, Araxie – deux dans le roman, Anahide, et Knar, mère de Sophie.

Et ainsi va l’histoire de Méliné qui inculque  son savoir, sa passion  à sa fille, sa petite-fille, afin qu’elles sachent coudre et bien se comporter, avec élégance… Pour les 14 ans de Sophie, Méliné l’emmène dans le mythique magasin Dior, et lui offre sa première jolie lingerie.

Parallèlement, Sophie fait le point sur sa vocation personnelle. Quand elle commence le récit, elle est journaliste, chroniqueuse de mode, connue par son humour,  à   » Elle « , et écrivain avec  plusieurs livres à succès à son actif . Son amie Valérie lui propose comme une mission le poste qui devrait être envié de   » directrice de la mode au journal « .

Etat des lieux selon Valérie :

 » Nous sommes arrivés à  la fin d’un cycle impossible.  Les filles font la tête aujourd’hui dès qu’elles posent devant un objectif. Les photos  de papier glacé semblaient radieuses autrefois, pleines de sève, de vie, est-ce que nous avons vieilli ?  Je ne le crois pas.  Une morbidité est apparue. Il faut donc réenchanter ce métier. Bien sûr tu n’es pas un magicien.  Mais ça pourrait t’intéresser d’essayer.  Je sais que ces  choses te captivent. .. Serais-tu capable de te discipliner  ? « 

De son côté, Sophie réfléchit :

 » J’aimais évoquer ce que la France et la mode et Paris avaient pu représenter pour mes grand-parents, des émigrants arméniens qui croyaient dur comme fer  en l’intégration par l’amélioration vestimentaire.  C’était mon héritage …   J’étais consciente de  posséder un trésor puisque, grâce  à cette foi familiale, j’avais l’adoration des beaux habits …

Elle me demandait de lui réaffirmer que j’aimais ce journal.  Je lui disais que oui,  qu’il était pour moi d’un optimisme crucial sur le sort des femmes, d’une futilité nourrissante. Je le redisais que parfois, au moment où plus rien ne comptait, quand j’admettais qu’ainsi j’allais vieillir,  et devoir, même avant la fin,  accepter ces deuils assommants comme celui de ma jeunesse,  de mes belles jambes, de l’amour physique qu’on pourrait me porter, eh bien me réjouissait encore l’idée d’une jupe sublime. Je le redisais que, sans l’élégance, sans une idée que je m’en étais faite très tôt,  je serais morte. Les vêtements avaient été pour moi de telles mains tendues vers les autres, une telle aide au contact,  à bien y penser c’était à suffoquer de gratitude pour les parures « .

Elle accepte.

Les débuts seront agréables. Son esprit plait à Karl Lagerfeld qui lui fait porter  » en mains propres  » un grand, superbe sac, de la taille d’un cartable. Elle connait les avantages,  places au premier rang des défilés, voyages, invitations privilégiées, rencontres …

Elle tente avec l’aide d’une jeune femme vive et créative de concevoir des reportages de mode vivants, par exemple avec des barques  sur la Seine … Elle voudrait que ces reportages ne soient plus un prétexte pour présenter des horreurs émanant de groupes de mode qui  font bénéficier le journal d’un gros budget de publicité. Sophie Fontanel dresse des portraits réalistes, décrit aussi  les mannequins, bien trop jeunes, bien trop maigres. On se souvient de la jeune femme à qui on a fait porter des talons hauts de 15 cm, et qui est tombée sur le podium, se cassant la cheville et un bras.

Au bout d’un an, Sophie donne sa démission – c’est tout récent, courant de l’année 2015.

On peut constater que   » Elle  » actuel n’a plus rien à voir avec celui d’Hélène Gordon-Lazareff … Les belles plumes s’envolent ! Des bêtises s’écrivent, des  trucs bizarres sont photographiés avec force compliments, ceux que Sophie ne voulait, ne pouvait plus publier.

Sa démonstration brillante est convaincante :  hommage à Méliné et à celles qui lui ressemblent, des femmes vraies, libres, belles.

Magnifique – à lire aussi comme un document sur la mode d’aujourd’hui, la presse… Mais avec  » la liberté romanesque « , précise l’auteur.

329 pages passionnantes, spirituelles  et émouvantes-(  19 Euros )

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( Tous droits réservés, etc – copyright )

2 réflexions sur “Sophie Fontanel – La vocation – Roman – Editions Robert Laffont

    • pour moi aussi, une découverte, la belle histoire familiale de Sophie Fontanel, fidèle à sa grand-mère arménienne qui elle-même faisait de  » beaux habits « . Très émouvant et si bien écrit. Une pro ! Merci pour ta visite et bisous de bonne journée – France

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