Christophe Boltanski – La cache – Roman-vrai – Editions Stock – Prix Fémina 2015

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Le style. L’humour, la classe dans les épreuves – un clan familial qui a le génie – et l’encre dans le sang- avec le courage.

Christian Boltanski, grand reporter pour l’Obs, auteur de  livres-documents, relate dans son premier et extraordinaire roman la saga de sa famille, et de la maison qui les enveloppe, les protège.

Je l’ai lu et relu plusieurs fois, en entier, ou en reprenant certains chapitres. L’ordre n’a pas tellement d’importance, car il a choisi  de décrire les pièces une par une, en racontant les souvenirs qui y sont attachés, et  surtout les personnalités et leurs aventures.

On pense aux Parents terribles de Jean Cocteau, la fameuse roulotte.

Il commence par la voiture, avec croquis,  car elle fait partie intégrante de leur maison – un  hôtel particulier de la  » Rue-de-Grenelle « , 7ème arrondissement de Paris, qui avait été converti en plusieurs appartements ( en location, si j’ai bien compris ).

 » Je ne les ai jamais vus sortir à pied seuls ou même de conserve. Accomplir cet acte tout simple qui consiste à déambuler le long d’un trottoir. Ils ne s’aventuraient hors de la maison que motorisés. Assis, l’un contre l’autre,  à l’abri d’une carrosserie, un blindage, même léger. Dans Paris, ils circulaient à bord d’une Fiat 500 Lusso, de couleur blanche…

Pour l’atteindre, ils  n’avaient qu’un petit escalier en pierre à descendre … Nous partions tous ensemble. Elle, au volant. Lui, à côté d’elle. Jean-Elie, Anne et moi, entassés  sur la banquette arrière…  Elle portait des lunettes très grandes, avec une monture marron clair et des verres ovales, légèrement teintés. Avant de tourner la clé, elle  se penchait vers la petite glace… tapotait ses cheveux de la paume pour les faire gonfler, esquissait un sourire… pour inspecter son fond de teint et son rouge à lèvres, puis démarrait dans un bruit de casseroles répercuté par les façades. .. Elle ne faisait qu’un avec sa machine. Ses jambes mortes ne pouvant appuyer sur des pédales, de longues manettes, sortes de manches à balai, comme dans de vieux coucous,  avaient été ajoutées, avec la complicité de je ne sais quel garagiste, afin de lui permettre … de conduire, ce qu’elle faisait à une vitesse appréciable, avec des pointes, chaque fois qu’elle croisait un piéton en train de traverser hors des clous.  Elle fonçait avec une joie rageuse, de préférence sur les vieillards claudicants, mais autonomes, pour les punir de leur peu de liberté de mouvement et effrayer ses passagers.  Elle n’a jamais écrasé personne. .. Elle adorait ça.  C’était sa chaise roulante, ses jambes retrouvées, sa victoire sur son immobilité forcée. « 

Elle, qui avait été la vitalité incarnée, effectuait ses études de médecine, mariée, déjà mère, avait attrapé la polio, au début des années trente. Elle avait alors décidé de refuser toute forme d’aide, surtout en public, elle    » détestait la pitié feinte, l’amabilité hautaine que les bien portants ou supposés tels manifestent à l’égard de ceux qui ne le sont pas   » . Elle pouvait hurler qu’elle n’avait besoin de personne quand un serveur, à l’entrée d’un restaurant, se précipitait pour lui tenir la porte.

Mais lui, son époux, pourquoi ne sortait-il plus qu’accompagné ? Par solidarité et sincère compassion envers son épouse ? Parce qu’il souffrait d’une forme d’agoraphobie ? Elle l’accompagnait partout, et l’attendait, quand, médecin, il exerçait encore à l’hôpital,  ou se rendait siéger à l’Académie de médecine, ou chez des patients :

 » Ce médecin scrupuleux, adulé par ses patients, bardé de diplômes, d’honneurs, de décorations, était comme un enfant nu au milieu de gens habillés  … Nous devions le protéger, rester unis, former un cordon autour de sa personne. Quoiqu’il advienne, nous étions ses gardes du corps. Ses airbags, prêts à gonfler au premier choc. »

L’alerte vient quand une insulte antisémite est déposée sur son pare-brise. C’est Elle qui découvre le misérable auteur, comprend la gravité de la situation, et organise la protection.

Il existe dans la grande maison un  » entre-deux  » indiscernable. Une fois aménagé par un des frères de l’épouse, architecte,  il pourra servir de  » cache « . Elle décide qu’il feront semblant de se disputer, et elle  » fabrique  » un divorce, tandis qu’il quitte ostensiblement la maison  … pour revenir discrètement. Malgré des inquiétudes, tout se passe bien.

A la naissance de son petit-fils, Christophe, l’auteur du récit, pendant l’Occupation, et pour lutter contre l’angoisse,  elle est devenue  la   » mère-grand « , reine-mère siégeant dans son grand lit où elle dirige impérieusement la maison, écrit ses nombreux livres sous le pseudonyme d’ Annie Lauran. Elle révèle sous une forme romancée, –   » Celle que j’étais hier   » – ( Plon ) l’attaque de polio,  » une  poliomyélite antérieure aiguë « ,  dont elle a souffert jeune femme, et elle se raconte, née Marie-Elise Ilari,  devenue Myriam Guérin par adoption, ( on s’y perd un peu ! ) puis elle s’est orientée vers les récits-vérité, adoption, vieillesse, immigrés, exclus, oubliés, publiés chez un éditeur communiste, car elle avait l’habitude de vendre  » L’Humanité « le dimanche…

Christophe Boltanski décrit pièce après pièce, leur utilisation souvent saugrenue, les coutumes de la famille : ils vivent comme des clochards dans un immeuble de luxe, écrit-il. La pièce de Jean-Luc, écrivain, chercheur, le grenier de Christian, artiste …

Ils se sont confiés à lui, et il a pu ainsi reconstituer l’abri familial dont il est sorti un jour pour explorer le monde, expliquant que le  plus difficile avait été fait quand il en a franchi le seuil.

Il est allé aux sources de sa famille paternelle, les Boltanski, originaires d’Odessa, quand celle qui est devenue  » Niania  »  est partie très jeune à Paris rejoindre son fiancé, sous les combles, et a connu la pauvreté. Mais leur fils a pu faire des études de médecine, s’installer rue-de-Grenelle,  pour le meilleur en évitant le pire.

Myriam a adopté avec passion, comme elle faisait toute chose, les coutumes de la famille de son mari, pouvant faire la cuisine qu’ils aimaient pendant des heures, tandis qu’elle ne mangeait rien, voulant rester un poids plume- anorexie ?

Il révèle la jeunesse de Myriam, née à Rennes dans une famille d’origine corse et bretonne, devenue  désargentée :  mère noble, père avocat célèbre, puis morphinomane. Elle était la septième, la dernière, qui fut adoptée   » à l’âge de raison « ,  ( sept ans  ? ) par une riche  veuve, sa marraine, demeurant à Fougères. Christophe  Boltanski  se montre sévère – à mon avis – envers sa tutrice, Marie Nélet, dame pieuse, romancière catholique et féministe sous le pseudonyme de Myriam Thélen. Elle avait fondé un orphelinat à Fougères (  La Mésangère  – son roman, chez Plon ), avait pour amie une femme qui allait aussi de l’avant, une des premières femmes médecin et ensemble ont écrit des livres  L’Interne … 

Comme écrivait Céleste, vicomtesse de Chateaubriand, elle-même dame  » de charité   » active :  » Il y a pire que les dames à bonnes oeuvres, ce sont les dames sans bonnes oeuvres « .

Marie Nélet, généreuse mécène, a aussi commandé de nombreux vitraux à un artiste…

Christophe Boltanski et famille ont passé des vacances à Désertines, dans la propriété de Mayenne  faisant partie de la fortune léguée par Marie Nélet à sa fille adoptive. Trop humide, trop triste, selon ses critiques ! Mais actuellement, la Mayenne est très appréciée des touristes qui aiment la vraie campagne. Ils y partaient aussi de temps en temps afin que  » mère-grand » puisse recevoir les fermiers et recueillir les fermages…  Mais ils n’ont jamais entretenu non plus la propriété qu’il devaient à la généreuse marraine, si bien que le manoir s’est délabré, et que l’ensemble a été vendu  » au prix de la terre ».

( Personnellement, je pense qu’il  existe aussi un devoir de fidélité, et même, osons le mot, de reconnaissance : on entretient, pour respecter ce qui a été donné, transmis ).

Il s’étend beaucoup sur les   » souffrances  » de la jeune adoptée, qui ne semble pas avoir été  » arrachée  » à sa famille, qu’elle pouvait revoir et avec laquelle les liens ont été maintenus.  Marie-Elise s’est révoltée à son adolescence : Marie Nélet a été compréhensive, et l’a emmenée dans un long voyage découvrir l’Italie, se comportant en amie, plus qu’en mère. Ce qui est fort  intelligent.

Je remarque que Marie-Elise suit les traces de  Marie Nélet, fait ses études de médecine, ce qui lui permet de rencontrer son mari, jusqu’à ce qu’elle soit frappée par la polio. Quand elle publie, c’est d’abord chez Plon, le même éditeur que Marie Nélet ! Elle-même … adopte une fille, Anne.

Il insiste sur un livre avec dédicace émanant d’un auteur antisémite, trouvé dans la bibliothèque de Marie Nélet. Cela ne veut rien dire, la bibliothèque étant riche de nombreux ouvrages… il  parait d’après lui, qu’il y avait des  » antisémites  » à Fougères…  ma famille en est originaire, y vivait à l’époque dont il parle, auparavant et ensuite   : jamais à aucun moment, je n’en ai entendu parler. Mais des nombreux Résistants, oui ! C’est vrai, il y eut des dénonciateurs de Résistants, mais, d’après l’Histoire, c’étaient des nationalistes bretons à qui les occupants avaient promis l’indépendance …

Toujours est-il que Marie Nélet est morte quand Marie-Elise eut environ vingt ans, et n’eut donc pas à attendre l’héritage longtemps ! Interne en médecine, elle se maria très jeune, et c’est sa soeur aînée qui lui servit de mère pendant la cérémonie.

A lire, en tant que roman passionnant, comme document, sur l’Occupation, sur la poliomyélite, décrite avec  précision, manifestations et suites dramatiques, l’époque de la traque et de la cache, en  tant que biographie des Jean-Luc, Christian, Christophe, et tous  les Boltanski – et parce qu’il dévoile un mystère de l’histoire littéraire : on sait qui est Annie Lauran, Myriam Thélen, et on apprend que Fougères se révèle  une pépinière de dames féministes et romancières !

Christophe Boltanski – La Cache – Roman – Editions Stock – 341 pages –  20 euros – Prix Femina 2015 

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( Tous droits réservés, etc – Copyright )

 

 

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