En re-lecture : Philippe Jaenada – La petite femelle – Julliard – ( l’histoire de Pauline Dubuisson )

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( cette photo a été prise au commissariat où Pauline a été emmenée juste après son arrestation. Epuisée, elle ferme les yeux, enveloppée dans le gros manteau de Félix )

Pourquoi – re-lecture ? Parce qu’on ne peut comprendre vraiment bien le début, dur à supporter  – la guerre  à Dunkerque, tant de morts,  de bombardements,  l’occupation,  Pauline belle, intelligente et provocante à quatorze ans …  qu’après avoir pris connaissance de tout son parcours tragique, jusqu’au bout. Et aussi parce qu’il est difficile de se détacher du style de Philippe Jaenada, sensible, si sensible, truculent, et vrai, original avec ses digressions.

Pauline Dubuisson  a eu dans sa vie trois hommes néfastes  : son père, l’amant qu’elle a tué ( crime passionnel avec préméditation puisqu’elle avait acheté le revolver juste avant ) et le dernier qui disait l’aimer et  la connaissait sous un autre nom, Andrée … quand, sortie de prison, devenue médecin, elle exerçait au Maroc. Honnêtement,  elle lui a dit qui elle était, et il l’a lâchée. Elle n’en pouvait plus de lutter, et elle s’est suicidée. Il a suivi son enterrement,  avec plus de deux cents personnes.

On peut ajouter le cinéaste Henri-Georges Clouzot qui a utilisé le procès, jusqu’à ses mots,   dans son film  La Vérité ( Brigitte Bardot était Dominique  – mais Pauline, elle, a affronté calmement son procès ). La sortie du film fut pour elle un choc immense. Elle avait quitté la prison, et terminait ses études de médecine au Quartier latin, passant tous les jours sous les affiches du film, avec  le risque d’être reconnue. Effectivement, un journaliste l’a vue, mais il a été discret.

Et puis maintenant le bénéfique Philippe Jaenada  lui rend justice dans son  immense livre en plus de 700 pages, allant sur ses pas, partout, enquêtant,  mais avec grand respect, honnêteté,  la comprenant enfin. Accessoirement, il règle ses comptes à des avocats, et à une certaine justice. Quels portraits ! Il est le premier à écrire ainsi, car les auteurs d’articles de presse, des livres précédents n’ont pas eu les mêmes scrupules.

Pauline écrivit ces mots si dignes avant son procès,  avant sa tentative de suicide, depuis la prison de la Petite-Roquette  :

 » Monsieur le président,

Je suis obligée de vous écrire dans le noir, car je ne veux pas allumer ma veilleuse. Je ne sais pas si  vous pourrez me lire. Peut-être ne le voudrez – vous même  pas. Il n’y avait rien à faire pour éviter cela, et tout ce qui était possible  a été tenté. Je ne veux pas  mourir sans remercier ceux qui ont été bons pour moi malgré mes défauts, c’est-à-dire la plupart de  mes camarades et ceux qui, à leur façon, m’ont témoigné amitié et affection. ..

… Pardon pour tout le mal que j’ai fait. Vous pouvez dire que je regrette infiniment d’avoir tué Félix , mais que je ne veux pas me soumettre à une justice manquant à ce point de dignité.

Je ne refuse pas d’être jugée mais je refuse d’être donnée en spectacle  à cette foule qui me rappelle très exactement les foules hurlantes de la Révolution. Il m’aurait fallu le huis-clos.  Je suis ravie de jouer ce tour à ceux qui s’occupent de mettre le décor en place « .

Mais Pauline fut remise en état – et affronta  le procès, Maître Baudet étant son défenseur, puisque  Maître Maurice Garçon l’avait abandonnée. Me René Floriot fut contre elle, constamment ignoble, le président et le procureur Lindon, odieux. ( Et je mesure mes mots car j’ai vu  Floriot en Cour d’Assises de Rennes, une affaire à huis-clos où il était  » en défense  » . Il fut lamentable, ne connaissant visiblement pas son dossier. Nous les étudiants en droit si jeunes, nous étions catastrophés, n’osant pas nous regarder devant ce drame, une vie humaine brisée ).

Il n’y eut qu’une femme parmi les jurés : six hommes pas jeunes, une femme, Raymonde Gourdeau, trente cinq ans, couturière, fille d’un inspecteur de police, passionnée par la justice. Elle eut un rôle essentiel  ( comme  Henri Fonda dans Douze hommes en colère ? )  et se battit pour que Pauline puisse  » bénéficier  »  des circonstances atténuantes, et éviter la peine de mort. A l’énoncé du verdict,  la salle protesta : trop dur. Pauline fut condamnée  aux travaux forcés à perpétuité, qu’elle fit à Haguenau, d’abord en sabots et portant des chaînes,  mais elle put avoir une libération anticipée pour bonne conduite – plus, exemplaire,  justifiée. Elle sortit au bout de six années grâce aux remises de peine. Dans son cas, c’était bien.

Puis quand Pauline Andrée se rend compte que ses efforts sont inutiles, elle décide de quitter sa vie, et laisse ces derniers mots :

 » Je lègue toute ma fortune à l’oeuvre du Révérend Père Courtois, à la Ferté-Vidame, pour qu’elle serve à aider les condamnées, mes soeurs, à leur sortie de prison.

Je veux être enterrée ici, à Essaouira,  dans une tombe anonyme,  où il n’y ait rien « .

Effectivement il n’y a plus rien, car le cimetière a été bouleversé si bien que  Philippe Jaenada n’a vu  que des débris de pierre mêlés à des feuilles, des morceaux de bois  …

Je vais reprendre par le début, mais avant d’évoquer la Pauline scandaleuse de sa jeunesse – et son père, et les autres,  je voulais donner  cette image d’elle, ajoutant qu’elle était protestante, altruiste, qu’elle a aimé lire toute sa vie, et sauver des chats.

à suivre  …

le 13 décembre 2015 – je vois que cette page est très lue – alors que je n’ai pas continué… ce que je vais faire, quand ? Pourquoi ? parce que j’ai du mal à évoquer la jeunesse de Pauline Dubuisson, même si elle a été sous l’influence de son père.

J’ai du mal à évoquer sa collaboration quand le Nord sous les bombes manquait de tout. A cette époque, elle,  manquait de coeur et de patriotisme.

Certes, elle a payé très cher – et a su évoluer.

( pourquoi ce titre : il est extrait de –  » En cas de malheur  » de Georges Simenon  )

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7 réflexions sur “En re-lecture : Philippe Jaenada – La petite femelle – Julliard – ( l’histoire de Pauline Dubuisson )

  1. Dunkerquois, j’ai toujours été passionné par l’histoire tragique de Pauline DUBUISSON, dès que j’en ai eu connaissance, à l’adolescence …
    J’ai lu tout ce qui me tombait sous la main la concernant …
    C’était une jeune fille puis une jeune femme libre, libérée, à l’époque où les personnes de sexe féminin n’avaient qu’un statut décoratif, accessoire, dépendant, imposé par les hommes …
    Elle était en avance sur son époque, pas de beaucoup, juste d’une ou deux décennies !
    J’ai habité longtemps tout près de sa maison d’enfance …
    Je sais que de nombreuses fois, avant moi, elle est passée des centaines de fois, des milliers de fois devant chez moi, à l’angle de la digue de mer …
    Adolescent, j’ai cherché et trouvé, en arpentant patiemment chaque allée, la tombe abandonnée de ses parents dans l’ancien cimetière de Malo …
    J’y ai fait un peu de ménage, à plusieurs reprises …
    Je serai encore capable, à 53 ans, de la retrouver quasi les yeux fermés …
    Plus tard, j’ai fait connaissance en des circonstances situées à cent lieues de cette histoire, d’une dame qui est devenue une amie et dont la soeur avait été scolarisée avec Pauline …
    Elle connaissait son histoire …
    Avec les années, elle avait compris qu’en fait, elle avait de nombreuses circonstances atténuantes, même si un meurtre demeure un meurtre …
    Mais c’était aussi l’époque où les « grands garçons » devenus adultes devaient solliciter l’aval « du père » pour épouser une jeune fille …
    Pauline a aussi été victime de ce système largement développé dans la petite bourgeoisie de province …
    Quelque part, le Docteur BAILLY est aussi un peu coupable du décès de son fils …
    Félix avait des sentiments pour Pauline …
    Mais aux yeux de son père, elle n’était pas assez « bien » pour lui et surtout, elle n’était pas « de première main », elle avait un passé, elle était susceptible d’attenter à la « bonne réputation » familiale …
    Le statut social du Docteur BAILLY ne pouvait pas être entaché par « cette fille », nonobstant les sentiments amoureux de son fils …
    J’ai cherché la sépulture familiale des BAILLY à SAINT-OMER, juste par curiosité, juste pour savoir si Félix y reposait, sans la trouver …
    Je rêve de me rendre un jour à ESSAOUIRA, juste pour marcher sur les traces de Pauline-Andrée, juste pour me rendre dans le petit cimetière où elle repose dans une tombe anonyme, oubliée, …
    Juste parce que, je ne sais pourquoi, je me sens proche de Pauline …

    • Bonjour Bruno Micolino – merci pour votre témoignage si touchant et, je me permet de le dire, romantique.
      Oui, un meurtre reste un meurtre.
      Je pense que son père a eu le premier rôle néfaste dans sa vie, en se servant d’elle, en l’isolant, en lui donnant une vision fausse de l’existence.
      Mais être très belle, très douée et intelligente : il y a des gens qui ne le pardonnent pas… jamais ! Trop  » différente  » et provocante en plus !
      Ce sont bien des  » circonstances atténuantes « . Et un  » crime passionnel  » qui a fait de nombreuses victimes.
      Récemment, j’ai relu  » En prison « , d’Anne Huré, qui l’ évoque, sans la nommer, mais en des termes très durs, disant qu’elle avait manqué son suicide exprès, alors qu’elle était étudiante en médecine, et connaissait l’anatomie. Anne Huré l’a côtoyée en prison.
      A propos de Madeleine Gide, qui a eu une vie si douloureuse, sacrifiée, François Mauriac écrit qu’il dépose en pensée des fleurs bleues sur sa tombe…
      Il y a eu des coïncidences tragiques, la parution de la revue  » Réalités  » parvenue là où elle revivait, médecin utile, femme qui se refaisait une vie sociale, et ses conséquences. Quel destin !
      Et quelles belles dernières volontés. Quelque chose est passé dans sa vie, qui s’appelle la  » grâce « , il me semble.
      Le livre de Philippe Jaenadda dit que sa mère l’a accompagnée de son affection jusqu’au bout, elle qui semblait une femme fragile, et a pourtant survécu à tout, le parcours judiciaire, le suicide de son mari.

      Le temps a passé, et il change le cours sinon des choses, mais des réflexions , n’est-ce pas.

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